Relations novembre 2000

Le modèle américain

Dominique Méda

Un nouvel emploi du temps

L’auteure est philo­sophe, spécialiste de questions sociales en France. Elle a publié notamment Le travail. Une valeur en voie de disparition, Aubier, 1995, et Qu’est-ce que la richesse? Champs-Flammarion, 2000 (1999)

L’expérience particulière et les aspirations des femmes doivent aider à repenser la place du travail dans la société et le type de dévelop­pement que nos sociétés modernes souhaitent désormais promouvoir. Sans un tel changement, les conditions d’une réelle égalité entre les hommes et les femmes ne seront pas réunies.

La situation des femmes dans les pays occidentaux – particulièrement en France – est paradoxale. Le taux d’acti­vité des femmes françaises est au plus haut (près de 80 % des femmes âgées de 25 à 49 ans sont actives) et semble devoir converger avec celui des hommes dans la décennie à venir. Les jeunes femmes sont désormais plus qualifiées que les jeunes hommes, elles réussissent mieux que ceux-ci au baccalauréat et dans les premiers cycles d’études supérieures. Et pourtant, les inégalités entre hommes et femmes subsistent, tant dans le domaine professionnel que dans la sphère domestico-familiale.

Les femmes sont surreprésentées dans le chômage et dans les formes d’emploi précaires, notamment le temps partiel (85 % des effectifs). Elles sont toujours moins bien payées que les hommes « toutes choses égales par ailleurs », et se heurtent toujours au « plafond de verre »; c’est-à-dire qu’à formation identique, elles n’accèdent pas comme les hommes aux différentes positions professionnelles. Elles continuent, d’autre part, et c’est évidemment ce qui explique en grande partie les inégalités professionnelles, à assurer 80 % des tâches domestiques et leur temps parental est le double de celui des hommes (25 heures environ contre moins de 13 heures hebdomadaires), phénomène à l’origine d’une « double journée de travail » féminine plus longue que celle des hommes.

Une transformation mal préparée

Rappelons qu’en France, au début des années 60, lorsque les femmes sont revenues massivement et durablement sur le marché du travail, les transformations nécessaires n’ont pas été engagées : les entreprises n’ont pas revu leur organisation du travail; les services de garde d’enfants n’ont pas été développés à la hauteur des besoins (encore aujourd’hui, seuls 9 % des enfants de trois ans ont une place en crèche); les hommes n’ont pas revu leur investissement dans le travail, au contraire. Pire, aucun débat public n’a été engagé sur le bouleversement qu’allait représenter, à très court terme, la volonté des femmes de s’investir dans le travail, c’est-à-dire de remettre en cause la division sexuée des tâches et la répartition traditionnelle des rôles qui prévalait jusqu’alors.

Le fait que la société s’orientait vers un modèle de couples « bi-actifs » n’a ainsi en aucune manière été préparé, sans doute parce qu’il n’était pas du tout évident, à l’époque, qu’une telle discussion aboutisse à un accord. Il n’en reste pas moins que les actuels paradoxes de l’inégalité entre hommes et femmes s’expliquent en majeure partie par cette absence de préparation, les femmes assumant en fait aujourd’hui à la fois leur ancien rôle de présence active auprès des enfants, de prise en charge du domestique et leur nouveau rôle de femmes actives sur le marché du travail.

Depuis quelques années, le caractère primordial d’un système d’accueil performant des jeunes enfants pour l’égalité entre hommes et femmes a été reconnu, notamment sous la pression de la Commission européenne, qui, à travers sa politique d’égalité des chances, incite les États à mettre en place un véritable droit à la garde des jeunes enfants.

Mais des mesures quantitatives (acccroître le nombre de places disponibles) et qualitatives (augmenter l’amplitude horaire d’ouverture des services d’accueil de manière à ce que ceux-ci s’adaptent aux horaires de travail atypiques) dans ce domaine ne suffiront pas. D’abord, parce que nous devons nous interdire de répercuter sans limite les contraintes du système socioproductif sur la vie sociale. Ensuite, parce qu’une véritable égalité concrète entre les hommes et les femmes ne pourra s’établir que si tous les acteurs concernés s’accordent pour placer la question de la coordination des temps sociaux au centre de leurs préoccupations.

Ce qui signifie concrètement, au-delà d’un système d’accueil performant, des entreprises capables de revoir entièrement leur organisation du travail pour permettre aux hommes et aux femmes des investissements équivalents dans le travail et dans les activités parentales, et des hommes capables de li­miter leur investissement dans le travail pour prendre en charge d’autres activités.

Une nécessaire remise en cause

Mais la promotion de mesures qui inciteraient les entreprises et les hommes à de telles révisions nécessite à l’évidence – et nous nous trouvons à ce moment charnière – tout à la fois un changement dans nos représentations classiques du bien-être social, un véritable débat public et des politiques cohérentes.

Continuer à penser qu’une société riche est simplement une société qui a un gros produit intérieur brut (PIB) et non pas une société qui permet à chaque individu, homme et femme, d’avoir accès à l’ensemble des activités constitutives du bien-être individuel et social (activités productives; politiques; amicales, parentales, amoureuses; culturelles) constitue un premier obstacle. Si nous ne reconnaissons pas que des activités comptant pour rien dans le PIB sont pourtant essentielles à l’équilibre et au développement harmonieux de nos sociétés et des individus qui la composent, rien ne sera possible. Il est ensuite absolument nécessaire de rendre visibles toutes ces questions, ainsi que les dysfonctionnements que provoque leur absence de résolution.

La situation des Pays-Bas me paraît de ce point de vue exemplaire. Certes, les femmes néerlandaises ont été tenues plus longtemps à l’écart du marché du travail que celles d’autres pays et occupent aujourd’hui, dans des proportions beaucoup plus importantes qu’ailleurs, des postes à temps partiel. Mais leur arrivée sur le marché du travail et leur volonté d’y participer ont été accompagnées de manière bien différente.

Rappelons d’abord que le terrain avait été préparé dès les années 60 par des féministes qui soutenaient que les femmes ne s’émanciperaient vraiment du travail domestique que si les hommes s’émancipaient également du travail et soutenaient la revendication de cinq heures de travail par jour pour tous, hommes et femmes; que syndicats et partis politiques ont très vite relayé ces revendications parce que les femmes s’y sont largement investies; que plusieurs partis, y compris politiquement opposés, ont soutenu ce que l’on appelle la « politique de l’Émancipation »; et que des commissions officielles se sont réunies pour traiter de ces sujets, en particu­lier de la question centrale suivante : si nous entrons dans une société de couples bi-actifs, que vont devenir les tâches pa­rentales et domestiques? Quelle valeur leur accordons-nous, quel statut voulons-nous leur donner? Qui doit les prendre en charge?

En 1995, une commission avait ainsi proposé plusieurs scénarios de conciliation ou de combinaison entre travail et hors-travail, allant d’une répartition très classique des rôles à une marchandisation totale des activités hors travail pour retenir une solution très intéressante : un temps partiel conséquent (trente deux heures par semaine pour tous), permettant des investissements équivalents des hommes et des femmes dans le travail et dans les autres activités; et le développement de l’offre de garde des jeunes enfants.

Le plus intéressant est que cette décision politique a ensuite été suivie d’effets concrets, en particulier en ce qui concerne les entreprises, à travers deux importantes lois sur le temps de travail, en 1996 et en 2000, dont on pourrait résumer la philosophie en disant que l’entreprise doit revoir l’organisation de son travail en fonction des contraintes, notamment (mais pas seulement) familiales, de ses salariés : la norme d’emploi est ainsi, en quelque sorte, modelée de l’extérieur grâce à la prise en compte, par l’entreprise, des considérations hors travail.

Les pays du Nord de l’Europe semblent aussi être parvenus, précisément parce qu’ils accordent depuis longtemps une grande importance à des considérations extra-économiques (telles que la place de l’enfant ou l’égalité entre hommes et femmes), à ce que leur norme d’emploi soit, plus qu’ailleurs, informée par les contraintes extérieures à l’entreprise, permettant ainsi une meilleure répartition des tâches et des investissements entre les femmes et les hommes. L’Italie, et son expérience du « temps des villes », illustre quant à elle la capacité des acteurs locaux à instaurer, au niveau du bassin de vie quotidien, des principes de concordance des temps. La notion de « table de négociation quadrangulaire », autour de laquelle prennent place employeurs, salariés, élus et institutions structurantes des rythmes quotidiens (crèches, écoles, universités, commerces, administrations…), constitue un instrument central dont la France devrait s’inspirer. Dans cet exemple, ce sont les femmes qui agissent sur une structure locale, la mairie, pour articuler les temps et les horaires au lieu de continuer à jouer le rôle de charnière.

Des comportements à modifier

Reste la question, non moins centrale, des hommes et plus généralement des comportements masculins. Plusieurs études françaises ont encore récemment mis en évidence le fait que l’identité masculine est beaucoup plus dépendante du travail que celle des femmes : celles-ci semblent, historiquement, plus construites sur la multi-activité que les hommes. Elles revendiquent une identité plurielle forgée en même temps par le travail, la conjugalité, les enfants, les amis…

Parallèlement, d’autres études indiquent que les jeunes hommes français, notamment les jeunes cadres, semblent aujourd’hui attacher de plus en plus d’importance à l’équilibre entre leur vie professionnelle et ce que l’on continue d’appeler de façon peu appropriée leur vie privée. Les négociations engagées à l’occasion du passage de la durée légale hebdomadaire du travail à trente-cinq heures, en France, l’ont abondamment illustré. On verra bien si les hommes maintiendront ou non cette revendication dans leurs négociations avec les entreprises, et si celles-ci seront capables de prendre la mesure du problème. 

Le modèle américain

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