Relations mai-juin 2019

L’auteure est professeure de philosophie à la Pontifícia Universidade Católica do Rio de Janeiro (PUC-Rio) au Brésil*

Publiée en mai 2015, l’encyclique du pape François sur l’écologie demeure une référence incontournable pour lutter contre le processus de destruction de la Terre et du vivant mené au nom du progrès et de la croissance, et dont les pauvres sont les premières victimes.

La situation écologique actuelle est si grave pour les humains ainsi que pour presque tous les autres vivants qui habitent cette Terre[1] que nous ne pouvons nous permettre de ne pas écouter avec beaucoup d’attention ce que nous dit l’encyclique Laudato Si’ du pape François, même si nous ne faisons pas partie du lectorat habituel des encycliques papales. Car ce document, produit par une institution si conservatrice à bien des égards, est politiquement beaucoup plus avancé que les propositions provenant des courants dominants, y compris de la gauche, toujours attachés au diktat de la croissance économique et de l’exploitation des ressources matérielles comme solution à la crise.

Je voudrais proposer ici une lecture de Laudato Si’ comme un appel à un profond changement des pratiques et des modes de vie qui prédominent aujourd’hui.

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Un des grands mérites de cette encyclique est d’abord qu’elle lie étroitement les causes de la dégradation de l’environnement, le souci de la Terre et l’oppression, l’exclusion, l’inégalité et la pauvreté résultant du processus de mondialisation capitaliste actuel : « Ces situations provoquent les gémissements de sœur Terre, qui se joignent au gémissement des abandonnés du monde, dans une clameur exigeant de nous une autre direction » (§ 53). Le sociologue Bruno Latour souligne l’importance de ce passage : « le lien de l’écologie avec l’injustice » et « la reconnaissance de la puissance d’agir et de pâtir de la Terre même » sont deux innovations majeures « associées à l’étrange mot de “clameur” dont François se fait le relais, l’amplificateur et l’interprète […]. Une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres[2] ».

Par ailleurs, le texte réitère l’importance des connaissances scientifiques sur le changement climatique d’origine humaine et, plus largement, sur la dégradation écologique de « notre maison commune ». Il attire l’attention sur la nécessité d’écouter et de prendre en considération, dans le but de répondre à la « clameur de la Terre », les populations locales avec leurs savoirs, leurs connaissances et leurs cultures propres. Il souligne aussi l’importance du principe de précaution et reconnaît la valeur des innovations technologiques, tout en remettant en question l’absolutisation du « paradigme technoéconomique » (§ 53) et « technocratique » (§ 101), ainsi que le mythe du progrès invincible, inéluctable et unidirectionnel (§ 60).

Ce dernier point est celui qui est le plus critiqué par ceux qui prétendent reconnaître la gravité de la crise écologique sans pour autant vouloir renoncer à notre modèle de civilisation – le capitalisme techno-industriel mondialisé et son projet de modernisation intégrale de toutes les sociétés de la planète –, en tant que voie historique unique non seulement possible, mais souhaitable pour toute l’humanité.

Lors de la parution de Laudato Si’, par exemple, Mark Lynas, Ted Nordhaus et Michael Shellenberger ont écrit un article largement diffusé, intitulé « A Pope Against Progress[3] ». Lynas est un politologue et journaliste britannique voué depuis quelques années à la cause de l’environnement, auteur d’un livre qui a connu un vif succès, Six Degrees : Our future on a hotter planet (National Geographic, 2015). Nordhaus et Shellenberger sont quant à eux les deux fondateurs du Breakthrough Institute en Californie, et auteurs du livre Break Through : Why We Can’t Leave Saving the Planet to Environmentalists (Mariner Books, 2009). Les trois ainsi que plusieurs autres auteurs ont écrit le Manifeste écomoderniste[4]en avril 2015, qui, à bien des égards, est l’exact opposé de l’encyclique de François. Ils y plaident en faveur d’un « capitalisme postindustriel et dynamique » et mettent leur espoir dans les solutions technologiques centralisées pour régler la crise écologique globale, impliquant un investissement matériel et énergétique colossal, telles que le fractionnement hydraulique pour extraire des combustibles fossiles, l’expansion et l’amélioration de centrales nucléaires, les grands projets hydroélectriques (par exemple, les barrages sur les grands fleuves du bassin amazonien), la généralisation des monocultures de plantes transgéniques, la géo-ingénierie environnementale, etc.

Là où l’encyclique propose « un retour à la simplicité […], une croissance par la sobriété, et une capacité de jouir avec peu » (§ 222) par opposition au consumérisme et à l’injonction de la « croissance infinie ou illimitée » (§ 106) – en somme « la conviction que “moins est plus” » (§ 222) –, les auteurs du Manifeste écrivent que « Big is beautiful ». Plutôt que de réduire, ils prétendent que nous devons croître encore plus, produire, innover et prospérer, sans culpabilité ni honte : « Alors que la culpabilité nous mène à nier notre prospérité, la gratitude nous pousse à la partager » (p. 250).

La gratitude envers le « don » ou le « prêt » de notre Terre commune, comme le propose l’encyclique, est une chose, mais la gratitude pour les privilèges sociaux et financiers dont jouissent les auteurs du Manifeste et les intérêts qu’ils représentent en est une autre. Ces derniers ne mentionnent pas, bien sûr, que cette société dont ils admirent les « conquêtes » – la prospérité, la liberté et la sécurité de quelques-uns – a été et continue d’être construite au prix de la misère et de la soumission d’une multitude.

L’encyclique parle plutôt des dangers de considérer le développement technologique et la croissance économique comme « un paradigme homogène et unidimensionnel » (§106) et insiste, à l’unisson avec les climatologues, sur l’importance du principe de précaution. Elle nous rappelle que la planète, ou plutôt la vie sur la planète, a des limites physiques, chimiques et biologiques, et qu’il faut donc mettre un frein radical aux pratiques écologiquement irresponsables qui permettent d’accumuler des profits énormes au prix de la destruction de cultures entières et des écosystèmes, de l’empoisonnement de l’air, des rivières, des mers et des sols, allant jusqu’à modifier l’équilibre thermodynamique de notre « maison commune » et à saper nos conditions mêmes d’existence (§ 34). Or, les auteurs du Manifeste écomoderniste disent tout le contraire : modernisons la modernisation et nous n’aurons plus rien à craindre, si du moins nous n’abandonnons pas à mi-chemin ; car la technologie qui nous empoisonne aujourd’hui saura corriger (c’est là un acte de foi) ses effets indésirables, finissant par guérir et nourrir les dix milliards de personnes qui peupleront le monde d’ici le milieu du siècle. Ainsi, et seulement ainsi, nous pourrons garantir un « bon » et même un « grand Anthropocène », dans lequel nous pourrons continuer de vivre exactement comme aujourd’hui, mais avec plus et mieux en vertu d’un capitalisme 2.0.

Bien entendu, ils ne parlent pas du travail forcé des esclaves ou semi-esclaves modernes, ni de ceux et celles qui n’ont d’autre choix que de gagner (et perdre) leur vie en pulvérisant du poison sur de vastes plantations de produits transgéniques. Ils ne disent pas non plus que, selon les données de l’ONU, 70 % de la nourriture produite dans le monde ne provient pas de ces énormes monocultures et des « déserts verts », mais de la petite agriculture familiale, qui perd de plus en plus de terrain partout dans le monde, y compris au Brésil. Là où l’encyclique reconnaît qu’il existe une immense variété de cultures, de formes de vie et de pensées dans le monde, les écomodernistes n’envisagent qu’une solution pour tous.

La seule direction envisageable et souhaitable à leurs yeux est celle qui mène du « négatif » au « positif » : du moins au plus, des petites possessions aux grandes propriétés, de la « technique de subsistance » à la « technologie de pointe », des nomades paléolithiques aux citoyens cosmopolites modernes, des Indigènes aux travailleurs civilisés, des mondes sauvages aux paysages domestiqués. Et pourtant, comme le dit Laudato Si’, « même la notion de qualité de vie ne peut être imposée, mais elle doit se concevoir à l’intérieur du monde des symboles et des habitudes propres à chaque groupe humain » (§ 144).

Que diraient les écomodernistes à un Indigène de l’Amazonie dans son village ou au riverain qui a vécu toute sa vie sur le bord du fleuve Xingu dans une cabane avec sa famille, pêchant et plantant ses légumes, et qui préférerait mille fois, si on lui donnait le choix, continuer à vivre sans électricité plutôt que de ne plus avoir d’eau potable ni de poissons à pêcher ? C’est ce qui est arrivé, par exemple, quand la grande centrale hydroélectrique de Belo Monte, construite pour alimenter en énergie le Sud-Est brésilien, les sociétés minières et les grandes usines d’aluminium, a asséché le fleuve et tué les poissons. Maintenant, cet homme devra acheter de la nourriture de qualité médiocre au supermarché, à moins de quitter sa maison et de s’installer dans un bidonville d’Altamira, s’il a les moyens d’acheter ou de louer une maison sur place avec le peu d’argent qu’il recevra en indemnisation pour le passage du « progrès » à travers ses terres.

Enfin, tandis que l’encyclique répète à plusieurs reprises que tout ce qui existe dans la nature a une valeur intrinsèque (rien n’est méprisable et rien ne peut être vu comme une simple ressource), en même temps que tout est lié (comme dirait Leibniz) et donc que rien n’a de valeur absolue, les auteurs du Manifeste écomoderniste, pour leur part, affirment que la technologie (à savoir celle déployée à grande échelle, liée aux technosciences et financée par les gouvernements ou les multinationales) atteindra bientôt un niveau optimal, où elle aura presque complètement annulé ses coûts matériels et ses impacts environnementaux.

Le rêve anthropique des modernes serait enfin réalisé, celui d’un post-environnementalisme où l’être humain ne sera entouré et soutenu que par lui-même, puisque de toute façon l’humain n’a pas à être relié à la nature ; seule suffit la technologie. On n’explique pas, bien sûr, comment seront stockés les déchets nucléaires, ni ce qu’on fera lorsqu’il n’y aura plus de poissons dans les mers, lorsque la sécheresse et les inondations auront dévasté des régions ou des pays entiers et que des incendies d’une ampleur inimaginable ravageront la forêt amazonienne progressivement transformée en savane.

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Il n’est pas surprenant que ces auteurs aient accusé François d’être « un pape contre le progrès ». Vers la fin de l’article mentionné plus haut, ils déclarent : « Laudato Si’ est très pertinente pour le mouvement écomoderniste, car elle rend explicite l’ascétisme, le romantisme et le paternalisme réactionnaire inhérents, sur bien des aspects, à la pensée écologiste traditionnelle. Elle fait aussi utilement ressortir la nature religieuse des récits qui sous-tendent divers thèmes écologiques, tels le péché/rédemption et le catastrophisme apocalyptique, sur des questions comme le changement climatique. »

Difficile de comprendre en quoi l’auteur d’une encyclique qui reprend les connaissances qui font consensus dans le monde scientifique – à propos du plus grand défi (pour ne pas dire danger) auquel l’humanité n’ait jamais été confrontée – peut être qualifié de « pape contre le progrès ». À moins, bien sûr, que le « progrès » ne soit compris précisément comme le comprennent les écomodernistes, à savoir comme le maintien des privilèges et de l’exploitation qui nous ont conduits jusqu’ici.

Si ce manifeste doit nous préoccuper, c’est qu’il exprime des idées beaucoup plus répandues qu’on ne le pense. Au Brésil, par exemple, il y a à peine quelques scientifiques « négationnistes » qui répètent ad nauseam, malgré toutes les preuves documentées et abondamment référencées, que la Terre se refroidit et que « le CO2 est un aliment pour les plantes ». Mais il y a de plus en plus (surtout depuis l’élection d’un gouvernement d’extrême droite) d’hommes politiques et de médias qui préfèrent donner l’écho à ces discours excentriques plutôt qu’à ce qu’écrivent la quasi-totalité des scientifiques du climat, avec toujours plus d’inquiétude et même de désespoir. Ils relaient aussi ceux qui pensent encore et toujours que la qualité de vie et le bonheur sont indissociables de l’accélération de la croissance économique, fondée sur des technologies de plus en plus coûteuses, centralisées et imposées arbitrairement.

Peu importe que ceux et celles qui vont subir le plus les conséquences de cette croissance et de cette homogénéisation des cultures et des écosystèmes soient encore une fois ceux et celles qui en ont le plus souffert auparavant. Et pourtant, il n’est pas si difficile de comprendre l’urgence d’un changement radical de direction. Il suffit de regarder autour de soi.

C’est précisément ce que Laudato Si’ appelle à faire, et c’est pourquoi c’est un texte si important, car il arrive à une période critique, comme lorsque des scientifiques et des philosophes – parmi lesquels Albert Einstein et Bertrand Russell – ont écrit un manifeste contre les armes atomiques, en pleine Guerre froide. Même si elle est encore loin d’une vision pleinement écocentrique et n’approche même pas de ce que nous pourrions appeler « une cosmopolitique », l’encyclique appelle l’ensemble de la société à une « conversion écologique » large et profonde, qui doit nécessairement toucher et impliquer le monde humain et le monde non humain dans lequel le premier est inséré, de même que des enjeux philosophiques, politiques, économiques, sociaux et spirituels.

Laudato Si’ est un appel pressant à faire face à la catastrophe aux multiples facettes à laquelle nous sommes confrontés non pas avec tristesse, dépression ou paralysie, mais avec le courage de ceux et celles qui font de leur mieux pour changer de cap et éviter que, dans les nouvelles guerres pour les « ressources » restantes – qui ont déjà commencé –, tout soit accaparé et concentré de nouveau entre quelques mains.

Et puisque j’ai parlé très peu des « autres créatures », cette lignée presque infinie d’autres êtres qui partagent le monde actuel avec nous (à l’extérieur comme à l’intérieur de notre propre corps), et du fait que nous approchons de l’abîme de la sixième grande extinction de masse de l’histoire de la vie sur « notre sœur, mère Terre », je voudrais terminer par un court poème tiré d’un roman de science-fiction de l’écrivaine afro-américaine Octavia E. Butler, La parabole du semeur. Il nous rappelle toute l’importance de se tenir à l’écart du « péché d’indifférence » et d’être attentifs à la clameur et aux « gémissements de la création » (comme il est dit dans la prière qui conclut l’encyclique), sachant, comme le dit si bien Bruno Latour, qu’une « clameur… c’est quelque chose qui se trouve entre le cri, le signal, la rumeur, le bruit et l’alarme, quelque chose, en tous cas, qui rend attentif et qui, en effet, exige qu’on écoute ce qui vient d’”une autre direction”. Par définition, une clameur, c’est un bruit immense qui alerte et pour lequel on n’a pas de décodeur. La clameur ne dit rien : elle fait tourner la tête[5] »:

 Il n’y a pas de fin

À ce qu’un monde vivant

Exigera de vous

* Version modifiée d’une communication au Centro de Teologia e Ciências Humanas de la PUC-Rio en août 2015. Traduit du portugais par Jean-Claude Ravet.
[1] Voir D. Danowski et E. Viveiros de Castro, « L’arrêt du monde », dans É. Hache (dir.) De l’univers clos au monde infini, Bellevaux, éd. Dehors, 2014.
[2] B. Latour, « La grande clameur relayée par le pape François », dans Collectif Laudato Si’, Paris, Parole et silence, 2015.
[3] En ligne dans le blogue <marklynas.org>, 20 juin 2015.
[4] En ligne à <ecomodernism.org>.
[5] B. Latour, op. cit.



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