Relations février 2014

Un monde qui vacille

Loïc Tassé

Un monde dominé par la Chine

L’auteur, politologue, est spécialiste de la Chine

La Chine est en train de devenir la plus grande puissance militaire, économique et culturelle de ce siècle. En toute probabilité, elle deviendra le nouveau centre du monde dans quelques années.

La puissance d’un pays est fondée sur plusieurs facteurs. Déjà, à la fin du XIXe siècle, le Japon des Meiji avait conclu correctement que la domination des pays occidentaux reposait sur la supériorité de leurs armées, qui elle-même s’appuyait sur une économie productive, laquelle était régie par un système politique efficace. Ses dirigeants empruntèrent aux pays occidentaux ce qu’ils avaient de meilleur dans les diverses branches de la connaissance. Ils réformèrent leurs institutions politiques, leur économie et leur armée. Après quelques décennies, le Japon avait assimilé l’essentiel des connaissances occidentales et il devenait la première puissance orientale.
 
Le même phénomène se produit maintenant en Chine. Les institutions politiques, l’économie et l’armée du pays ont été réformées en ce sens. Alors que la supériorité des puissances occidentales reposait aussi sur un haut degré d’avancement scientifique, cette avance n’existe plus. La Chine qui émerge, comme le Japon de naguère, possède les mêmes avantages scientifiques et technologiques que les pays occidentaux.
 
Superpuissance en marche
La puissance chinoise émerge d’abord grâce à sa force économique. Jamais dans l’histoire de l’humanité un pays n’a connu de tels taux de croissance sur une aussi longue période. Cette croissance a permis à la Chine de se moderniser dans tous les domaines. Exprimée en dollars américains, l’économie de la Chine devrait atteindre cette année environ 60 % de la taille de l’économie des États-Unis. Cependant, étant donné la très forte sous-évaluation de la monnaie chinoise face au dollar américain et en raison du soutien artificiel dont ce dernier bénéficie, il se pourrait bien qu’elle soit déjà plus importante que celle des États-Unis. Elle se transforme suivant les plans prévus par le gouvernement, c’est-à-dire que la consommation intérieure prend le relais des exportations, les produits exportés sont moins bas de gamme et le système financier chinois se prépare à éventuellement supplanter celui des États-Unis, notamment par le remplacement du dollar américain comme monnaie de réserve internationale.
 
Cette économie forte permet à la Chine de développer son armée. Les budgets militaires du pays augmentent plus rapidement que sa croissance économique. Les progrès technologiques chinois sont tels que le niveau de développement de l’armement chinois devrait rejoindre celui des États-Unis dans une dizaine d’années. Les politiques de défense du gouvernement chinois en Mer de Chine montrent que le pays devrait bientôt devenir la première puissance militaire de la région. Pour le moment, l’absence de base militaire à l’étranger empêche la Chine de devenir une puissance militaire globale, mais son système d’alliances lui permettrait probablement assez rapidement de remédier à cette situation. Malgré tout, il faudra du temps avant que la Chine puisse, comme les États-Unis, posséder plus de 700 bases militaires à travers le monde.
 
Par ailleurs, si peu d’universités chinoises se classent parmi les meilleures au monde, les investissements massifs faits ces dernières années dans les infrastructures de recherche commencent à porter fruit. Le nombre de publications scientifiques et de brevets chinois augmente en flèche. La Chine sera bientôt la plus grande puissance scientifique du monde. Signe des temps, cette année, pour la première fois, les universités américaines n’ont pas réussi à recruter le nombre d’étudiants chinois auxquels elles avaient droit. C’est que, pour les étudiants chinois, étudier à l’étranger est devenu moins prestigieux qu’avant.
 
Régime autoritaire et développement capitaliste
L’exemple du Japon des Meiji a aussi montré qu’un système politique autoritaire, et même éventuellement totalitaire, n’est pas incompatible avec le développement économique et scientifique, du moins pendant un certain temps. Si la transformation de la société japonaise dans les domaines économiques et scientifiques a réussi, la transformation politique a abouti à un échec, en raison de l’impossibilité d’instaurer au Japon une véritable démocratie et en raison du système totalitaire qui s’est installé progressivement dans le pays après 1900. D’une certaine manière, la Chine suit une trajectoire politique inverse. Son système politique a évolué d’un système totalitaire, sous Mao Zedong, à un système autoritaire, à partir de 1978. Il est peu probable que la Chine retourne à un régime politique totalitaire. On voit mal cependant comment le Parti communiste chinois accepterait de renoncer à sa domination sur le pays. Étant donné la mainmise du parti sur l’armée, le système judiciaire, les médias, les grands leviers de l’économie et les forces sociales comme les syndicats, il semble improbable que le régime se transforme en une démocratie. Toutefois, ceux qui pensent que l’absence de démocratie nuira au développement de la Chine se trompent. Ou alors, le problème ne se posera pas avant très longtemps. Par contre, la corruption, le développement des zones intérieures, l’exode rural et la pollution sont parmi les problèmes actuels les plus préoccupants.
 
Confucianisme
La domination mondiale d’une « société confucéenne » serait différente de celle des sociétés de tradition chrétienne, le confucianisme traditionnel étant agnostique et, dans sa mouture communiste actuelle, athée. Mais un des aspects les plus troublants du confucianisme est la relation d’autorité qu’il établit entre diverses catégories de la population. Ainsi, le respect des cadets à l’égard des aînés peut accentuer le pouvoir des personnes les plus âgées au détriment des personnes plus jeunes. Il s’agit d’un vecteur de conservatisme, de gérontocratie et de sclérose sociale. Par exemple, lors de conférences scientifiques en Chine, il est d’usage de laisser parler les chercheurs par ordre d’âge décroissant. Les plus jeunes chercheurs ont donc tendance à modeler leur discours sur celui des plus anciens et sont dissuadés de critiquer et de remettre en question significativement des théories établies.
 
Ce type de doctrine et le système politique qu’elle soutient sont menaçants pour les démocraties. De tous temps, les peuples du monde ont imité ceux qu’ils croyaient être les plus forts. Le système politique autoritaire chinois devient une source d’inspiration. Déjà, des gouvernements peu recommandables se sentent confortés par ce modèle autoritaire, percevant les divisions politiques au sein des pays démocratiques comme des sources de problèmes économiques qui doivent être évitées.
 
Par ailleurs, l’opinion publique des pays occidentaux a adopté une attitude très critique à l’égard de la corruption engendrée par les investissements à l’étranger. Une partie des politiques de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international est motivée par la lutte contre la corruption et encourage l’adoption des institutions démocratiques libérales. Ce genre d’exigence n’existe pas avec les investisseurs chinois. Bien au contraire, ils n’hésitent pas à corrompre les diverses élites locales pour entrer sur des marchés ou pour avoir accès à des ressources.
 
Auparavant, la supériorité scientifique, économique et politique des puissances occidentales leur procurait un avantage décisif. À présent, les progrès gigantesques de la Chine risquent de faire croire que la prospérité et le développement scientifique sont liés à l’adoption d’un système d’inspiration chinoise.
 
Un monde dominé par la Chine ne sera pas nécessairement plus violent. Mais la survie des régimes démocratiques y sera plus difficile. Ceux-ci ne bénéficieront plus du même prestige, ni des mêmes privilèges économiques, ni non plus de l’assurance que leur procurait leur avance scientifique.

Un monde qui vacille

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