Relations novembre 2000

Le modèle américain

Rolande Pinard

Un miracle et son envers

L’auteur, sociologue, vient de publier La révolution du travail, aux Éditions Liber, à Montréal

Au cours de la présente campagne présidentielle américaine, l’administration sortante fait grand cas du « mira­cle économique » qui a coïncidé avec les huit années d’administration démocrate à Washington : croissance soute­nue des emplois, baisse du taux de chômage, maintien de l’inflation à un taux minimal. La baisse concomitante du chômage et de l’inflation tout au long des années 1990 constitue un renversement par rapport aux quarante années précédentes. Entre 1991 et 1998, l’inflation américaine est passée de 3,4 % à 1,5 %, alors que le taux de chômage passait de 7,5 % à 4,5 %.1  La croissance économique, effectuée dans des conditions apparemment idéales, se double cependant d’un autre renversement de tendance : une baisse du salaire réel moyen sans précédent depuis la Grande Dépression, frappant de façon particulièrement brutale les salariés du bas de l’échelle. Le pouvoir d’achat du salaire horaire moyen a ainsi diminué de 20 % depuis 1970.

La chute draconnienne du taux de syndicalisation aux États-Unis (de 30 % dans les années 1960 aux environs de 10 % dans les années 1990) a eu un effet important sur le niveau des salaires. Certains économistes estiment ainsi qu’un cinquième de la croissance des inégalités serait imputable au déclin du syndicalisme américain.

Les onze millions d’emplois qui ont été créés aux États-Unis entre 1993 et 1998 correspondent à un rythme de croissance comparable à celui qui a prévalu depuis les années 1950. Ce qui est par contre inhabituel est la persistance d’un faible taux de chômage, qui s’explique par des taux de croissance similaires – depuis le début des années 90 – de l’emploi et de la population active. Il en allait tout autrement du début des années 70 jusqu’au milieu des années 80, alors que la po­pulation active augmentait plus vite que les emplois. Le « mi­racle de l’emploi » est donc dû à un ralentissement du rythme de croissance des personnes en âge de travailler, plus important que le ralentissement du taux de croissance des emplois.

Des emplois polarisés

Les emplois créés au cours de la dernière décennie l’ont été dans le secteur des services, principalement dans le commerce de détail (surtout la restauration) et les « autres services » (surtout les services aux entreprises), deux secteurs où les gains de productivité ont été stagnants depuis vingt ans. Mais c’est la polarisation des types d’emplois créés qui frappe quand on examine la situation de plus près. Lorsque considérés par secteurs, les emplois créés se situent dans les secteurs à faible revenu : le commerce de détail et les « autres services ». Lorsque considérés par catégories professionnelles, il ressort que les deux tiers des emplois créés entre 1989 et 1998 se trouvent dans les professions les mieux rémunérées : les cadres de direction et les professionnels (salaires dépassant de 60 % le salaire médian de l’ensemble de l’économie). Par ailleurs, un nombre très important d’emplois à faible revenu ont aussi été créés là où le salaire médian est de 50 % sous le salaire médian de l’ensemble de l’économie.

Ce développement de l’emploi accentue le phénomène des working poor, ceux dont le salaire est inférieur au seuil de la pauvreté : ils représentaient 12 % des travailleurs à temps plein en 1979, contre 16 % en 1994. Le creusement des inégalités est d’ailleurs un problème crucial, beaucoup plus aigu aux États-Unis que dans tout autre pays industrialisé. Le cinquième des Américains les plus pauvres recevaient 4,4 % du revenu total en 1977 et 3,6 % en 1997. Dans la même pé­riode, la part du cinquième le plus riche passait de 43,6 % à 49,4 %. Si l’on exclut les transferts monétaires et que l’on ajoute les revenus du capital et la part des employeurs à l’assurance-maladie, la distribution devient encore plus iné­galitaire : la part du cin­quième le plus pauvre passe alors de 3,6 % à 0,9 %!

Si le taux de pauvreté est resté stable aux États-Unis (13 %) depuis la fin des années 1960, cela représente quand même, en chiffres absolus, dix millions de pauvres de plus en 1997 qu’en 1968. La minorité noire demeure la plus touchée par la pauvreté aux États-Unis : le tiers (32 %) des ménages noirs avaient des revenus inférieurs à 15 000 $ en 1997; c’était le cas de 27 % des ménages d’origine hispanique et de 17 % des ménages blancs.

Si l’économie américaine est entrée dans un « nouvel âge », il s’agirait donc, pour emprunter à l’historien britannique Eric Hobsbawm, d’un « âge des extrêmes », synonyme de la croissance des inégali­tés. Seuls les 20 % déjà les mieux nantis de la société ont profité d’une augmentation de leur salaire réel et les gains les plus importants ont été concentrés dans les 5 % les plus riches.2

1. Toutes nos données sont tirées, sauf exceptions, du livre d’Anton Brender et Flo­rence Pisani, Le nouvel âge de l’économie américaine, Paris, Économica, 1999.

2. Richard B. Freeman, « Toward an Apartheid Eco­nomy? », in Harvard Business Review, sept.-oct. 1996.

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