Relations novembre 2001

Ensemble  contre le racisme

Entrevue avec Jean-Claude Icart réalisée par Élisabeth Garant et Françoise Nduwimana

Un long combat contre les préjugés

Indissociable de l’aventure coloniale européenne, l’histoire du Québec et du Canada n’a bien sûr pas échappé au fléau du racisme. Si la présence de gens racistes, encore aujourd’hui, ne fait pas pour autant de notre société une société raciste, il reste beaucoup à faire pour que disparaissent de nombreux préjugés. Sociologue d’origine haï­tienne, Jean-Claude Icart vit au Québec depuis plus de 30 ans et s’intéresse de très près à ces questions. Il a rédigé le document Perspectives historiques sur le racisme au Québec, que vient de publier le Conseil des relations interculturelles du Québec. Merci à M. Icart d’avoir gentiment accepté de répondre à nos questions.

Relations :
La conférence mondiale de Durban a tenté de passer en revue les facteurs politiques, historiques, économiques et culturels qui contri­buent au racisme. Cette perspective peut-elle nous aider à comprendre la discrimination qui affecte les minorités visibles, particulièrement les Noirs, au Québec et au Canada?

Jean-Claude Icart :
Quand on parle de facteurs historiques et économiques, on se situe dans la ligne de « l’école de 1492 » qui considère que le racisme n’est ni une fatalité ni une loi intemporelle de la condition hu­maine, bref, qu’il a une origine historique. En ce sens, le racisme doit être compris comme une séquelle du co­lonialisme et de l’esclavage dont les iniquités et les injustices ont encore des retombées aujourd’hui. Et parce qu’il est né dans le temps, parce qu’il n’est pas une constante de l’histoire de l’humanité, le racisme peut donc avoir une fin. Perspective extrêmement ouverte qui suggère une bataille à mener.

Mais il faut aussi réfléchir aux sources et aux causes du racisme. Bien qu’il soit un phénomène universel, il s’actualise toujours dans des contextes historiques et dans des dynamiques sociales particulières. Chaque so­ciété est donc invitée à se pencher sur l’existence du racisme en son sein, sur ses causes historiques afin de rechercher des solutions adaptées à sa propre trajectoire.

Rel. : Au Québec et au Canada, que peut signifier prendre en considération des facteurs historiques en ce qui concerne plus particulièrement la communauté noire?

J.-C. I. : Il faut d’abord reconnaître qu’en Amérique du Nord, les premières victimes du racisme ont été les Amérindiens. Ceci dit, au Québec et au Canada, le ra­cisme est un produit de l’aventure coloniale européenne. Les communautés noires ont été présentes dès le début de la colonisation, même si au Canada l’esclavage a été relativement plus faible en nombre à cause notamment du mode d’exploitation qui requerrait moins de main-d’œuvre que dans le Sud. On parle davantage d’esclavage domestique. Si les esclaves noirs ont été traités moins durement que dans les autres colonies, l’esclavage – en terme de déni d’humanité – reste l’esclavage. Mais ici, il a longtemps été considéré comme normal.

Aujourd’hui les pays nord-américains nés sous le signe du racisme doivent, comme d’autres sociétés occidentales, faire face à la persistance de cette réalité.

Rel. : Par le passé, les politiques d’immigration canadiennes ont ouvertement exclu les peuples dits non blancs. Il a fallu attendre les années 60 pour corriger ce qu’on appelle « l’échelle de pré­férence raciale ». Pouvez-vous préciser?

J.-C. I. : Cette préférence raciale a existé dès le dé­but de la Nouvelle-France : les Juifs et les protestants n’avaient pas accès à la colonie. Durant la période qui débute avec la Confédération, dès la fin de la construction du chemin de fer, les travailleurs chinois ont été frappés de taxes d’entrée. Celles-ci ont régulièrement augmenté jusqu’au début du XXe siècle. Puis, de 1923 à 1947, les Chinois se sont vu interdire l’entrée au Canada. Une ordonnance similaire a touché les Japonais, en 1927.
Quelques années auparavant, en 1910, la mesure du « voyage continu » imposait à un immigrant venant au Canada d’arriver au terme d’un voyage sans escale. On excluait ainsi l’immigration en provenance de l’Inde qui, pour des raisons techniques, devait faire escale à Hawaï. À cette même époque, une disposition donnait aux agents d’immigration le pouvoir d’exclure des personnes qui ne s’étaient pas adaptées au climat.

Dans les années 1920, avant la Grande Dépression, les Noirs, même ceux des territoires britanniques et des États-Unis, étaient interdits. À cela s’ajoute le refus d’accueillir les Juifs pendant les persécutions nazies de la Seconde Guerre mondiale.

Il a fallu attendre 1960 pour que les critères raciaux soient exclus des politiques d’immigration. Pendant près d’un siècle, celles-ci ont donc eu une connotation raciste. Mais depuis 30 ans, l’immigration canadienne et québécoise vient de toutes les régions du monde. En 1961, on estime qu’au Québec environ 20 000 personnes venaient d’un continent autre que l’Europe. En 1991, leur nombre se situait entre 300 000 et 400 000. À l’heure actuelle, elles approchent le demi-million. La majorité des membres de « groupes racisés » se sont donc établis au Québec lors d’une immigration récente.

Rel. : L’analyse des politiques d’immigration actuelles ne révèle-t-elle pas des formes plus subtiles de discrimination?

J.-C. I. : Depuis 1960, de sérieux efforts ont été faits pour éliminer l’aspect discriminatoire de la législation. Mais il y a encore du travail à faire envers les pratiques administratives. Prenons, par exemple, la répartition inégale des bureaux d’immigration : un énorme déséquilibre, en faveur de l’Europe notamment, constitue une première barrière à l’admission; ou encore l’exemple des réfugiés en provenance d’Europe ou d’Afrique, pour lesquels le pouvoir discrétionnaire des autorités joue dans un cas et non dans l’autre. On demande systématiquement des tests d’ADN pour établir l’identité des ressortissants africains. Cette mesure à caractère exceptionnel est devenue quasiment une norme pour cette catégorie d’immigrants.

De plus, le Canada n’a pas réussi à atteindre, au cours des dernières années, les niveaux d’accueil de réfugiés qu’il s’était fixés. Cette situation relève de la sélection faite par le Canada, la détermination du statut de réfugié étant déjà délivrée, dans les camps, par le Haut commissariat pour les réfugiés.

Les pratiques administratives renferment des éléments discriminatoires qui ont pour effet d’exclure, indépendamment même de la bonne foi des agents d’immigration.

Rel. : Ces formes subtiles de racisme ne sont pas seulement le fait des politiques d’immigration. Elles se manifestent dans la société québécoise. Peut-on affirmer qu’elles touchent davantage certaines communautés?

J.-C. I. : Historiquement, les Amérindiens et les Noirs ont été les plus visés par le racisme, mais tous les peuples de couleur en sont victimes. Le Québec est-il pour autant une société raciste? Non, je ne le crois pas. Y a-t-il des gens racistes? Oui, sans aucun doute.

La principale difficulté de la lutte contre le racisme réside dans le fait de prouver son existence dans des cas individuels. Mais le plus intéressant est de faire apparaître des phénomènes structurels. On est alors en droit de demander des corrections à un système systémique. Deux cas de lutte contre le racisme à Montréal en fournissent un bon exemple. En 1980, des chauffeurs de taxi haïtiens ont été victimes de discrimination. On a pu, bien sûr, mettre en lumière certains cas individuels. Mais on avait assez d’éléments pour montrer que le racisme favorisait une concurrence déloyale. On a remporté des victoires individuelles, mais l’enquête a réussi à démontrer que l’industrie du taxi avait des problèmes structurels déterminants auxquels des correctifs ont pu être apportés. Et c’est la présence haïtienne qui a permis d’identifier le problème.

En 1988, la Commission des droits de la personne menait une enquête sur les traitements discriminatoires et les comportements racistes de la police à l’égard des minorités visibles et ethniques, suivi, en 1992, du Rap­port Corbo sur la Sécurité publique du Québec. Là encore, un certain nombre de mesures proposées ont permis de régler certains cas individuels. Mais ces incidents individuels ont été rattachés à des besoins d’ordre structurel. Différents programmes ont été mis en place, tels que le programme d’embauche de nouveaux po­liciers, des programmes de formation à l’interculturel, des programmes communautaires de rapprochement, etc. Ils sont plus efficaces que la punition de tel ou tel comportement raciste.

Ceci dit, le racisme n’est pas l’apanage de la majorité québécoise. Il existe aussi entre les différentes communautés culturelles. Des immigrants arrivent ici avec leurs préjugés, leurs dynamiques historiques particulières, des haines qui datent de conflits antérieurs dans leur pays d’origine. Ces conflits peuvent resurgir sous forme de rivalités communautaires. Certains y voient même une façon de s’intégrer dans la société en définissant un nouveau « nous » qui les inclut tout en en excluant d’autres.

Rel. :
Certains modèles d’intégration – multicultu­ralisme qui cloisonne les communautés entre elles ou citoyenneté sans justice sociale – peuvent-ils nuire à la recherche de solutions au racisme?

J.-C. I. :
Si on parle de la citoyenneté comme d’un objectif de participation pour tous autour de dossiers communs à partager, on ne peut niveler la réalité et faire abstraction des obstacles réels que vit une partie de la population. Il faut maintenir des outils qui permettent d’atteindre cette égalité et cette participation de tous. Certains discours sur la citoyenneté semblent conclure à l’inutilité de programmes ciblés pour contrer des phé­nomènes d’exclusion qui existent déjà. Un flottement entre une reconnaissance de la diversité et une tendance plus assimilationniste se fait jour. Ce­pendant, il est nécessaire de conserver les balises de l’Énoncé de politique de 1991 – le contrat moral – qui font consensus collectivement. Les trois principes de ce contrat étant : le français comme langue commune; la participation et la contribution de tous au sein d’une société démocratique; l’accueil des apports multiples dans les limites qu’impose le res­pect des valeurs fondamentales et la nécessité de l’échange communautaire.

Rel. :
Certains jeunes, victimes de racisme, re­courent à la violence ou aux phénomènes de gang de rue. N’y a-t-il pas une réflexion à faire autour d’une certaine intériorisation du racisme?

J.-C. I. : L’intériorisation des préjugés et des attitudes racistes est redoutable. Le racisme a la capacité de se perpétuer en convainquant sa victime de reproduire le système. Les jeunes qui se retrouvent dans les gangs de rue appartiennent à des minorités visibles exclues. À un moment de leur vie, ces jeunes qui n’arrivent pas à faire partie de la société se découragent et ils vont être intégrés à des secteurs marginalisés souvent criminalisés. Ils ont le sentiment que c’est le seul choix qui leur reste.

Rel. : Il est important que l’État joue son rôle d’arbitre et qu’il intervienne pour corriger les situations de racisme. Quel bilan peut-on faire des actions menées par le gouvernement du Québec?

J.-C. I. : Je n’ai pas fait de bilan, mais il serait justement temps d’en faire un pour bien évaluer l’adéquation des mesures prises depuis 30 ans, notamment sur le plan juridique, en regard des situations qu’on veut combattre. Au plan des structures, il existe le Tribunal des droits de la personne. On y retrouve les difficultés structurelles dont on a parlé, entre autres les relations d’aide et les portes d’entrée qui ne sont pas claires. Ce qui explique que relativement peu de cas vont au Tribunal des droits de la personne.

Quant à la Commission des droits et de la personne, après 30 ans d’existence, on regrette son emplacement géographique et le grand nombre de procédures qui en limitent l’accessibilité. En 1991, après bien des batailles, un programme d’accès à l’égalité a été mis sur pied, mais il n’a donné aucun résultat pendant dix ans. Par ailleurs, des progrès ont été accomplis, notamment en éducation interculturelle, dans la mise en place de certains groupes de formation et de programmes ciblés. Mais un bilan exhaustif s’impose à l’heure actuelle.

Il est certain que l’État a une responsabilité au niveau de l’organisation sociale, en se dotant de lois et de règlements. Mais le racisme, ce sont aussi des relations interpersonnelles et, dans cette perspective, il est impossible de légiférer. L’État seul ne pourra pas régler la situation. Je pense qu’il faut interpeller directement les mouvements communautaires québécois sur cette lutte à mener.

Rel. :
Une nouvelle loi sur l’accès à l’égalité en emploi vient d’entrer en vigueur. Compte tenu du peu de portée qu’a eu l’ancien programme, les conditions permettant une transformation de la situation sont-elles maintenant réunies?

J.-C. I. : La nouvelle loi est certainement meilleure que l’ancien programme : présence d’un mécanisme de suivi, mandat officiel de surveillance accordé à la Com­mission, différence faite entre les communautés cultu­relles et les minorités visibles, etc. Mais encore une fois, une loi ne vaut que par son application. Il est trop tôt pour faire une évaluation. Le premier appel de recrutement n’a pas donné les résultats escomptés, à cause des problèmes de partenariat avec les groupes qui s’occupent d’emploi pour des minorités. Dans la mesure où l’on tient compte de ces problèmes pour améliorer les deux autres appels avant la fin de l’année, il est encore possible de se rattraper. Cette fois, il y a de l’embauche et une volonté politique clairement exprimée. Ce qui n’était pas le cas il y a dix ans.

Rel. : La réécriture de l’histoire, avec une nouvelle compréhension de la culture québécoise incluant l’apport des personnes d’autres origines, ne serait-elle pas facteur d’harmonie entre les différentes communautés du Québec?

J.-C. I. : L’histoire joue un rôle extrêmement im­portant dans la construction d’une identité citoyenne. On n’échappera pas à la nécessité d’un enseignement de l’histoire qui souligne la présence et l’apport des autres groupes à la société, au lieu de se limiter à l’histoire an­glophone et francophone. Cette histoire doit être mieux connue pour que nous puissions aussi mieux la partager. C’est une dimension de la citoyenneté. L’éducation interculturelle devrait aussi contenir une dimension d’anti­racisme. Ce n’est pas toujours le cas.

On dit que le racisme est le pouvoir d’imposer à d’autres ses préjugés, qu’il est aussi l’illusion du pouvoir, acceptons donc d’en parler.

Ensemble  contre le racisme



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