Relations Automne 2021 / Culture
Un livre qui tombe à point nommé

BRÈVE HISTOIRE DE LA GAUCHE POLITIQUE AU QUÉBEC
François Saillant
Montréal, Écosociété, 2020, 272 p.
Au Québec, l’image de la gauche politique, telle que projetée par les pouvoirs politiques et médiatiques dominants, est le fruit de près d’un siècle d’agitation du spectre du « péril rouge ». Ce dernier a longtemps servi à diaboliser les syndicats, les milieux communautaires et les groupes de lutte pour les droits des personnes les plus défavorisées. Combinée à l’idéal matérialiste et consumériste porté par le rêve américain, cette image agit comme un véritable brouillard de propagande qui a constamment tenu la gauche politique en échec chez nous. À preuve, à écouter les ténors de la droite populiste actifs dans les médias, la gauche québécoise serait une espèce de masse informe, sans structure, et Québec solidaire (QS) serait l’équivalent de la Corée du Nord. D’où l’intérêt de cet ouvrage très pertinent de François Saillant, militant politique et communautaire qui n’a plus besoin de présentation.
Dans sa préface, le syndicaliste et actuel député de QS, Alexandre Leduc, souligne à juste titre que si on en sait beaucoup sur l’histoire de la gauche de terrain (syndicale, ouvrière, populaire, communautaire), on connaît moins la gauche « politique » (celle des partis et des parlements). Remontant à la naissance des partis ouvriers au tournant des XIXe et XXe siècles et retraçant leur développement jusqu’à l’entrée historique de dix députés de QS à l’Assemblée nationale en 2018, Saillant s’affaire à nous présenter cette gauche en un peu moins de 250 pages. Il le fait de manière concise, informée et accessible.
Si on connaît les grandes figures militantes que furent Michel Chartrand et Léa Roback ou encore l’histoire tragique de Fred Rose, on connaît moins un Joseph-Alphonse Rodier, le fondateur du Parti ouvrier de Montréal à la fin du XIXe siècle. Moins connu encore est le parcours d’Albert Saint-Martin, qui s’est présenté pour le Parti ouvrier fédéral face au libéral Lomer Gouin dans une élection partielle de 1905, obtenant 12,5 % des voix dans la circonscription ouvrière de Montréal no 2 (aujourd’hui Sainte-Marie–Saint-Jacques). Ce fait d’armes aussi étonnant que méconnu mérite d’être souligné, sachant que Gouin allait devenir premier ministre du Québec durant la même année.
En dépit de nombreuses anecdotes de ce type, l’histoire de la gauche politique telle que racontée par l’auteur demeure essentiellement tragique. Et au-delà des perpétuels insuccès des partis politiques de gauche aux scrutins, Saillant ne manque pas de souligner de nombreuses dérives idéologiques et institutionnelles, que ce soit la xénophobie inhérente aux mouvements ouvriers du début du XXe siècle ou encore l’oppression vécue par les femmes au sein de nombreuses formations politiques de gauche au fil des décennies. Il honore en cela un devoir de mémoire nécessaire pour endiguer le racisme et le sexisme trop souvent présents encore aujourd’hui au sein des milieux militants. Il rappelle également les nombreux épisodes de persécutions politiques des partis, des syndicats et de leurs membres de près ou de loin affiliés au communisme, persécutions souvent appuyées par un clergé qui y voyait un ennemi à combattre à tout prix. C’est aussi avec une distance critique qu’il traite du déchirement des partis de gauche, surtout les plus radicaux, autour de l’incontournable question de l’indépendance du Québec.
Par ailleurs, on devine chez Saillant une certaine amertume quand vient le temps d’aborder l’effritement de la gauche québécoise à partir des années 1980. Il consacre cependant près du tiers du livre à sa renaissance depuis la fin du XXe siècle, dans la foulée des mouvements anti-guerre, écologistes et altermondialistes, et du processus de convergence qui a mené à la naissance de Québec solidaire. Ce choix n’est pas anodin, car pour l’auteur, avant les prochaines élections, la gauche doit se replonger dans sa propre histoire afin de redécouvrir et de renforcer ses racines, et de ne pas répéter ses erreurs. Mais surtout, il importe qu’un public plus large, toujours vulnérable aux discours-épouvantails des pouvoirs dominants, voit que la défense des intérêts communs n’a jamais été la préoccupation des partis qu’ils élisent, hier comme aujourd’hui.



