Relations décembre 2008

La torture : de l'interdit à  la banalisation

Gregory Baum

Un dossier accablant pour l’Église

L’auteur est théologien

Le magistère catholique, qui a longtemps justifié la torture, a fini par changer sa position. De nos jours, de nombreux croyants se mobilisent contre ce crime. Toutefois, le rôle que l’Église catholique a joué dans certaines dictatures du XXe siècle demeure obscur.

Bien des croyants à travers le monde s’engagent contre la torture. Certains parmi eux appuient Amnistie internationale. D’autres militent à l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT), une organisation fondée en France en 1974 et présente dans plusieurs pays, dont le Canada depuis 1984. La mission de l’ACAT est de sensibiliser les chrétiens à l’horreur de la torture et d’influencer l’opinion publique contre cette pratique cruelle – y compris contre la peine de mort. L’ACAT s’adresse aux gouvernements qui mettent en prison des militants des droits humains, susceptibles d’être torturés. Ce mouvement se soucie des personnes torturées et leur offre son appui.

Dans un même esprit de solidarité, la National Religious Campaign Against Torture (<www.nrcat.org>) a opposé, en janvier 2006, une sévère réplique à l’approbation de la torture par le gouvernement américain. Cette fondation est appuyée par plus de 200 organisations appartenant à toutes les grandes religions. La Conférence des évêques catholiques des États-Unis vient de renforcer cette condamnation de la torture en publiant une longue réflexion théologique et sociologique, intitulée Torture is a Moral Issue (<www.usccb.org/sdwp/stoptorture>).

La triste histoire

Dans l’Antiquité, les chrétiens ne se sont pas opposés à la pratique de la torture lorsqu’ils furent intégrés dans la civilisation de l’Empire romain où la torture était utilisée pour persuader les accusés de se confesser et pour punir ceux reconnus coupables. Pourtant, au début du christianisme, ils furent nombreux à en souffrir. Les chrétiens n’ont pas plus résisté à cette pratique qu’ils ne se sont opposés à l’esclavage. Saint Augustin a reconnu que la torture judiciaire faisait souffrir les innocents mais, selon lui, le juge qui l’applique ne pèche pas : il le fait non par méchanceté, mais pour protéger le bien commun de la société. Après la chute de l’Empire romain, la torture judiciaire disparaît, car les barbares ne la pratiquent pas.

Au XIe siècle, les juristes, redécouvrant le droit romain, recommandent que les cours de justice reprennent la pratique ancienne. Au XIIIe siècle, les canonistes approuvent l’emploi de la torture dans des cours civiles. En 1252, dans l’instruction Ad extirpenda, le pape Innocent IV approuve la torture et recommande son application par les cours civiles dans la poursuite des hérétiques. Cette décision est confirmée par Alexandre IV en 1259, et par Clément IV en 1265. Selon l’enseignement pontifical, l’application de la torture doit être limitée pour éviter qu’elle produise la mort ou la perte d’un membre du corps. Dans les siècles suivants, la torture est appliquée dans les cours de l’Inquisition et défendue moralement par les canonistes et les théologiens.

Ce n’est qu’avec les Lumières, au XVIIIe siècle, que la protestation contre la torture se répand. L’Église catholique continue à la justifier. La torture est pratiquée dans les États pontificaux jusqu’au XIXe siècle. Dans l’opéra Tosca de Puccini, qui raconte des événements dramatiques survenus à Rome vers 1800, le peintre Mario, accusé d’avoir aidé un libéral persécuté par la police à se cacher, est torturé pour provoquer sa confession. On entend ses cris et il apparaît sur scène couvert de sang.

Après les Lumières

Après la Révolution française, l’Église s’est fortement opposée aux droits humains. Les penseurs catholiques qui défendaient les libertés civiles étaient censurés par le magistère pontifical. Pourtant, après la Deuxième Guerre mondiale et la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, l’Église catholique, relisant les Saintes Écritures, a changé son enseignement officiel. Selon le pape Jean XXIII et le concile Vatican II (1962-1965), la haute dignité des êtres humains créés à l’image de Dieu exige que ceux-ci soient respectés par toutes les autorités. C’est là le fondement théologique des droits humains. Promouvoir les droits humains fait maintenant partie de la mission de l’Église. Le magistère se prononce catégoriquement contre la pratique de la torture. Selon le Catéchisme de l’Église catholique : « La torture qui use de violence physique ou morale pour arracher des aveux, pour châtier des coupables, effrayer des opposants, satisfaire la haine est contraire au respect de la personne et de la dignité humaine » (no 2297). Pour les catholiques contemporains, la torture est donc insoutenable.

Le pape Jean Paul II a dénoncé plusieurs fois l’emploi de la torture. Voici un beau texte qu’il a prononcé le 27 mai 2004, devant un groupe d’ambassadeurs : « De tous les continents parviennent en permanence des informations inquiétantes sur la situation des droits de l’homme, faisant apparaître que des personnes, hommes, femmes, enfants, sont torturées et profondément bafouées dans leur dignité, contrairement à la Déclaration universelle des droits de l’homme (cf. article 5). C’est l’humanité tout entière qui est ainsi blessée et bafouée. Parce que tout homme est notre frère en humanité, nous ne pouvons pas nous taire devant de telles exactions, qui ne sont pas tolérables. Il appartient à tous les hommes de bonne volonté, qu’ils aient des responsabilités ou qu’ils soient simples citoyens, de tout faire pour le respect de tout être humain. »

La torture continue

Mais quand le magistère ecclésiastique change son enseignement, il y a toujours des catholiques qui résistent. Il n’est pas étonnant qu’après l’approbation unanime de la torture pendant des siècles, des chefs politiques et militaires, dans certains pays catholiques, aient continué de justifier l’emploi de la torture. Regardant les hommes et les femmes qui critiquaient leur régime comme des insurgés contre la vérité et la vertu, ces chefs se voyaient comme les défenseurs de la civilisation catholique contre ses ennemis. Bien connu est l’emploi systématique de la torture au Chili sous le régime de Pinochet et en Argentine pendant la « guerre sale » (1976-1983). Ce qui l’est moins, c’est le rôle que l’Église catholique a joué dans ces dictatures.

Examinons le cas de l’Argentine. La hiérarchie catholique est restée muette alors qu’il est maintenant clair que des aumôniers militaires ont souvent justifié la torture et les tueries exécutées par des soldats comme des actes patriotiques agréables à Dieu. Après avoir jeté à la mer des centaines de personnes à partir d’un avion, certains soldats, troublés par de tels actes (surtout lorsque les victimes étaient des femmes enceintes), se sont confessés. On leur a alors donné l’absolution, leur conseillant de continuer leur travail, sans faire aucune référence à l’enseignement catholique. Les évêques étaient au courant de ces pratiques, mais ils étaient trop divisés entre eux pour trouver une parole commune. Peu parmi eux s’en sont ouverts, même après la guerre.

Mgr Miguel Hesayne, l’archevêque de Viedma en Argentine, s’est repenti publiquement. Il se souvient avec honte d’une réunion épiscopale où les évêques ont refusé de voir les mères des disparus qui attendaient dehors pendant toute la journée sous la pluie. Après une déclaration abstraite contre la torture, ces évêques ont partagé le dîner avec les chefs politiques et militaires qui la pratiquaient. Hesayne pense à ces événements avec angoisse. Encore en 1995, dans un sermon lors de la Semaine sainte, il a dit : « Nous regrettons que le repentir n’est pas encore venu à ceux qui en ont besoin, y compris bien des évêques. » 

Évidemment, résister au pouvoir était risqué. Mgr Bisobao, l’évêque du diocèse de Resistencia, ayant accès aux prisonniers, savait ce qui se passait dans les prisons. Quelques jours après son sermon dans la cathédrale dénonçant la torture, on le trouva mort dans la rue, écrasé par un camion.

En dépit du silence de la conférence épiscopale argentine, les détails de la collaboration des prêtres continuent à émerger. Jusqu’ici, le seul prêtre condamné par une cour de justice est Christian von Wernich. Il avait quitté le pays, changé de nom et travaillé comme curé dans une paroisse au Chili. Après la découverte de son identité, il a été renvoyé en Argentine. Le 9 octobre 2007, il a été déclaré coupable de complicité dans sept meurtres, 42 enlèvements de personnes et 32 actes de torture. Condamné à l’emprisonnement à vie, von Wernich n’a exprimé aucun regret concernant ses actions dans la guerre : il se croit justifié devant Dieu. La conférence épiscopale a déclaré que tout ce qu’a fait ce prêtre était son choix personnel, l’Église n’y étant pas impliquée. Certains journaux rapportent que son évêque aurait dit que von Wernich gardera en prison tous ses privilèges de prêtre… 

L’Argentine n’est pas le seul pays où la relation de la hiérarchie catholique à la dictature reste obscure. La vérité doit être faite. Néanmoins, la position officielle de l’Église catholique est claire : elle appuie les droits humains et les libertés civiles, et rejette la torture de façon inconditionnelle.

La torture : de l'interdit à  la banalisation

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