Relations Septembre 2012

Une Église appauvrie: une chance?

Guy Côté

Un déclin salutaire

L’expérience d’appauvrissement que vit l’Église, particulièrement au Québec, peut être accueillie comme une occasion de conversion et de renouvellement en fidélité à l’Évangile.
 
L’auteur, théologien, est membre du Groupe de théologie contextuelle québécoise
Depuis les Béatitudes et la prédication prophétique de Jésus, le rapport aux pauvres et à la pauvreté a été une pierre de touche de l’expérience chrétienne. Il y a un demi-siècle, le pape Jean XXIII en avait témoigné de nouveau dès l’ouverture du concile Vatican II : « L’Église veut être l’Église de tous, et particulièrement l’Église des pauvres. » Le cardinal Giacomo Lercaro lui avait fait écho en déclarant que le thème du Concile était l’Église en tant qu’elle est particulièrement l’Église des pauvres. Un groupe s’était rassemblé autour de lui et de Paul Gauthier, prêtre ouvrier, pour promouvoir cette perspective. La tentative a échoué. Bien que la solidarité avec les pauvres ait été théologiquement réfléchie et se soit répandue dans les différents milieux et réseaux chrétiens depuis le Concile, elle n’a pu être établie comme principe d’organisation et d’orientation de l’Église universelle. C’est par la force des choses que celle-ci se voit maintenant conduite à devenir une Église pauvre, qu’elle le veuille ou non, en participant dans une certaine mesure à l’expérience du non-pouvoir, de la défaveur et de l’exclusion, notamment dans les sociétés sécularisées de l’Occident.
 
Une Église en déclin
Le dépérissement de cette Église s’accélère malgré d’éphémères succès de foule et la persistance d’une frange de croyants profondément engagés. Au Québec, les églises et les monastères se vident, se détruisent ou se vendent, les vocations sacerdotales ou religieuses font défaut, les réserves financières s’épuisent, etc. L’appauvrissement le plus significatif est la déconsidération qui pèse sur cette institution habituée au pouvoir et à la vénération. Elle a maintenant perdu presque toute son influence dans la sphère publique et une grande part de son autorité auprès de nombreux croyants et croyantes. Des femmes et des hommes demeurés longtemps fidèles la désertent silencieusement, parfois rageusement.
 
Parmi les facteurs qui nourrissent la désaffection à l’égard de l’Église, on peut penser à la pesanteur du juridisme dans l’appareil administratif, à la répression de la dissidence, à la place limitée faite aux femmes, à la rigidité doctrinale concernant la contraception et l’homosexualité et aux scandales entourant la pédophilie. Tout cela brouille considérablement l’image d’une institution censée être vouée à la libération et au bien de l’humanité.
 
Toutefois, ce ne sont pas seulement ses orientations idéologiques ou ses dysfonctionnements internes qui expliquent le déclin de l’Église, mais aussi la crise du christianisme lui-même, profondément remis en question dans le contexte de la culture contemporaine centrée sur l’affirmation du moi et l’autosuffisance de la raison. Une telle vision du monde laisse peu de place aux traditions religieuses fondées sur la révélation d’une source transcendante de sens et de moralité.
 
Devant un tel ébranlement, la curie romaine redoute que la relativisation des positions traditionnelles entraîne la dissolution de l’identité chrétienne et un effondrement de plus en plus radical de l’institution ecclésiale. Pour freiner cette dégradation – attribuée à un laxisme qui aurait été introduit par la volonté d’adaptation et d’assouplissement du concile Vatican II –,  la tentation est alors grande de chercher à restaurer et à récupérer le prestige perdu. La centralisation est accentuée, les contraintes disciplinaires, éthiques et doctrinales sont renforcées, les critères de nomination d’évêques resserrés à droite. On mise sur des « milices » comme l’Opus Dei ou les Légionnaires du Christ. La curie romaine semble incapable de penser que le présent déclin puisse résulter, du moins pour une bonne part, de la résistance aux grandes orientations de Vatican II, et qu’il serait urgent de renouer avec elles.
 
Cette situation entraîne des conséquences déplorables dont on ne saurait sous-estimer la gravité : souffrance d’un peuple croyant trop souvent déçu, diminution des ressources humaines et matérielles, fardeau pastoral de prêtres vieillissants et épuisés, désolation de communautés plus ou moins abandonnées, etc. Malgré ces épreuves bien réelles, la fragilisation de l’Église pourrait-elle tout de même représenter une chance, une occasion de renouvellement?
 
Ce qui paraît clair en tout cas, c’est qu’il faudra « faire autrement » et que des transformations profondes deviennent inévitables. Quelles formes prendront-elles? Quel effet auront-elles sur le devenir de l’Église? Impossible de le prévoir. Du moins pouvons-nous revenir à cette pierre de touche de l’expérience chrétienne : le rapport évangélique aux pauvres et à la pauvreté. Ceci conduit à penser qu’un renouvellement de l’Église deviendra davantage possible si elle se dépouille d’une certaine image d’elle-même et consent à sa nouvelle situation de pauvreté comme à un appel à la conversion.
 
Passer au service du monde
Le manque de souplesse et l’intransigeance des autorités romaines, qu’on légitime habituellement au nom de la Parole de Dieu et de la fidélité à la tradition, sont en réalité le symptôme d’une hantise, celle de préserver « l’image idéalisée d’une forme d’Église dont on estime qu’elle est immuable parce que de droit divin » (Christian Duquoc, Je crois en l’Église, Cerf, 2000, p. 22). Diverses contrefaçons mettent pourtant en évidence l’écart entre la forme historique prise par l’Église et le monde nouveau que celle-ci a mission d’annoncer. L’Église ne peut plus se présenter comme ce lieu par excellence où le Royaume se manifeste. La vision qui s’impose désormais est davantage celle qu’a formulée Jean Paul II dans l’encyclique Redemptoris Missio (1990) : « Il est donc vrai que la réalité commencée du Royaume peut se trouver également au-delà des limites de l’Église, dans l’humanité entière, dans la mesure où celle-ci vit “les valeurs évangéliques” et s’ouvre à l’action de l’Esprit qui souffle où il veut et comme il veut » (no 20).
 
Dans ce passage, Jean Paul II reconnaît explicitement que le « règne de Dieu » s’étend au-delà de l’Église, aux autres traditions religieuses comme à tout le genre humain; qu’il est à l’œuvre partout où les valeurs évangéliques sont vivantes et actives, et où les personnes s’ouvrent à l’action de l’Esprit. Cela signifie que le salut donné en Jésus Christ se réalise aussi dans les quêtes des sociétés sécularisées, dans l’engagement pour la ré-humanisation du monde, la paix et l’écojustice, par exemple.
 
Cette manière de voir n’appelle-t-elle pas l’Église à se décentrer d’elle-même pour se mettre résolument au service du monde? À rechercher avec les femmes et les hommes d’aujourd’hui, y compris avec les jeunes, les voies d’un devenir humain digne de ce nom et qui serait l’incarnation historique de la vie nouvelle offerte par Jésus? Il s’agirait alors pour elle de « dire Dieu de telle manière que sa parole contribue à rendre pensable et possible le sursaut créateur dont dépend l’avenir de l’humanité[1] ». On peut voir là une chance de transformation en profondeur, moyennant l’acceptation d’une seconde condition : consentir à son appauvrissement.
 
Consentir au dépouillement
L’Église cherche naturellement les moyens de sortir de certaines impasses pratiques et pastorales. Cela relève de sa responsabilité devant le déclin actuel. En même temps, l’appauvrissement et le renoncement à la puissance pourraient-ils ouvrir un chemin de vie nouvelle? « Dieu ne s’est pas manifesté divin dans le monde : il a fait de la folie de la Croix le critère de sa révélation » (Christian Duquoc, op. cit., p. 26). Puisque, selon l’affirmation de Paul, Dieu lui-même a pratiqué un tel abaissement en Jésus (Ph 2, 6-11), ceux et celles qui prolongent sa mission ne devraient-ils pas eux-mêmes y consentir librement, comme un choix fait au nom d’une plus grande fidélité? L’acceptation du dépouillement et de la précarité paraîtrait cohérente avec l’annonce d’un monde nouveau bâti sur l’éthique des Béatitudes, le service d’autrui et l’attention aux plus vulnérables.
 
Comme l’Église n’a plus les moyens d’assurer les encadrements moraux, intellectuels, spirituels ou légaux qui lui ont historiquement permis de soutenir le développement de la civilisation occidentale, son rôle devient plutôt celui d’accompagner la quête nomade des contemporains en recherche de sens et d’espoir dans un monde en mutation. Son passage par l’abaissement pourrait ainsi la conduire à se faire pèlerine, en partageant fraternellement avec la société séculière une quête incertaine plutôt que de se réclamer systématiquement d’une autorité de droit divin; et à reconnaître à la communauté des croyants et croyantes sa responsabilité dans le discernement des chemins que l’Esprit veut ouvrir dans le monde d’aujourd’hui.
 
Une chance pour qui?
La principale chance de transformation positive qui pourrait résulter de la crise actuelle est celle du déplacement d’une Église identifiée à sa hiérarchie vers une Église peuple de Dieu, riche de sa diversité et de sa créativité dans l’unité fondamentale de la foi au Christ ressuscité. La reconnaissance de différentes manières de faire Église et la capacité d’accueillir avec confiance la richesse de sens qui peut jaillir d’une multiplicité de lectures et de pratiques est sans doute une condition de rencontre et de dialogue avec la culture contemporaine. C’est aussi la voie d’un enrichissement permanent de l’expérience chrétienne. Celle-ci n’a-t-elle pas trouvé à s’approfondir à travers les diverses formes de solidarité avec les pauvres et d’engagement pour l’humanisation du monde qui ont pris forme au sein du peuple de Dieu depuis le Concile? Certaines composantes de l’institution ecclésiale (communautés de foi, organismes d’inspiration chrétienne, institutions religieuses) n’ont-elles pas trouvé une vitalité nouvelle en participant ainsi à la recherche citoyenne d’un « autre monde possible »? À travers ce type de présence, l’Église témoigne d’une complicité qui s’est exprimée symboliquement lors du Jour de la Terre, le 22 avril dernier, quand les cloches de 1200 églises se sont mises à carillonner à la grandeur du Québec pour la plus grande joie des citoyens qui ont pu les entendre.
 
Un autre exemple de déplacement d’une Église pyramidale vers une Église-communion se trouve dans la multiplication de lieux qui visent à permettre l’expression de la foi telle qu’elle est présentement vécue, avec ses intuitions, ses engagements, ses doutes et ses aspirations. Chez nous, on peut penser à des lieux de célébration où des groupes cherchent des manières de faire Église et de vivre l’eucharistie autrement, comme le Relais Mont-Royal, l’Alter-Native, le Carrefour de participation, ressourcement et formation, la Communauté des Chemins, la Commission Emmaüs, le Gesù; ou à des lieux de libre parole comme le Parvis, L’autre Parole, Femmes et ministères, le Forum André-Naud, le Réseau Culture et Foi, le Centre culturel chrétien, le Centre justice et foi et la revue Relations, le bulletin Sentiers de foi, etc. Sans compter les innombrables lieux d’expérience communautaire, de ressourcement spirituel et d’engagement social qui témoignent de la vitalité de la communauté des croyants. Tous ces lieux ouvrent un espace où l’audace, la créativité, la contestation et la dissidence peuvent remettre en cause des situations bloquées, ébranler des certitudes figées et permettre à la vie de suivre son cours.
 
Le sociologue Raymond Lemieux analyse ainsi la situation : « Aujourd’hui, les créativités anonymes engendrées par l’approfondissement de l’expérience chrétienne sont sans doute aussi importantes que celles des temps de chrétienté. Souvent fleur de macadam, vulnérable aux vents et aux gels, piétinée par les foules, la foi exilée survit en formes très diversifiées qui peuvent sembler insolites au vu de ses institutions d’antan. S’y pose alors une question théologique inédite : la foi n’est-elle pas à risque de vivre alors même que rien, ni raison ni sacré, n’en garantit les chemins? S’y pose aussi, pour le christianisme, un défi original : recréer son alliance avec les hommes et les femmes qui cherchent à avancer sur des chemins mal tracés, toujours sinueux[2]. »

De telles recherches gagneraient à être accompagnées par les responsables pastoraux dans un esprit d’ouverture et de liberté et avec une confiance fondamentale en la présence régénératrice de l’Esprit. Sauront-ils laisser naître une pluralité de projets d’Église et de pratiques croyantes, dans l’humble respect de l’agir de Dieu et sans tenter de contrôler systématiquement leur croissance? Une telle attitude introduirait un peu de sérénité dans le regard que l’Église institutionnelle porte sur le présent recul du catholicisme, de même qu’une plus grande capacité de concentrer ses efforts sur le soutien fraternel de l’espérance, dans un monde qui cherche lui



[1] Vincente Cosmao, « Déplacements de centres d’attraction », dans G. Alberigo (dir.), Les Églises après Vatican II, Paris, Beauchesne, p. 55.
[2] « Crise, christianisme et société contemporaine », Recherches de science religieuse, vol. 99, no 3, 2011, p. 347.

 

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