Relations Mars-avril 2015

Christine Cadrin-Pelletier

Un cri, un chant, des voix – Diane Trépanière

À la mémoire de la tragédie de Polytechnique

 
« Le soir du 6 décembre 1989, la noirceur tomba plus tôt qu’à l’ordinaire : quatorze jeunes femmes trouvèrent la mort parce qu’elles étaient des femmes » (p. 12). De la tuerie à Polytechnique, l’un des événements les plus sombres de l’histoire du Québec contemporain, est né ce livre. Il retrace à grands traits l’historique des principaux événements commémoratifs en hommage aux victimes de ce crime odieux. Il se structure autour de l’installation photographique Un cri, un chant, des voix, réalisée par l’artiste multidisciplinaire Diane Trépanière. Il en retrace la genèse, le sens et l’évolution en fonction des différents événements auxquels l’installation a été associée. C’est le récit d’une œuvre engagée, d’une installation en réinvention constante, enrichie de l’interaction avec le public et de l’apport d’autres artistes.
 
Le cri évoqué dans le titre de l’œuvre est celui de l’indignation de nombreuses femmes blessées au cœur et rapidement condamnées au silence en raison de l’accusation faite au mouvement féministe d’avoir provoqué ce moment de folie d’un homme aux rêves brisés. Le chant, c’est celui de la compassion, du recueillement et de la solidarité empreinte d’humanité, entonné par ceux et celles qu’un tel drame bouleverse et interpelle encore. Les voix, ce sont celles, multiples, « porteuses de sens, de conscience et du vivant de la mémoire au son du cœur et des tambours » (p. 12) qui, d’hier à aujourd’hui, se souviennent et luttent pour l’avènement de rapports égalitaires entre les hommes et les femmes sur cette longue route de la justice trop souvent encore inaccessible.
 
Ce livre-mémoire, publié à l’occasion du 25e anniversaire de la tuerie, est aussi là pour que nous n’oubliions rien du drame de cette moitié de l’humanité – les femmes, trop souvent bafouées, asservies, mutilées et tuées. Mais aussi pour célébrer leur résilience, leur force et leur courage; pour rendre hommage à leur détermination, leur solidarité et leur quête d’autonomie et de liberté, par-delà les stéréotypes réducteurs.
 
D’images et de mots, ce livre est à la fois le récit détaillé d’un processus et l’expression d’un aboutissement. Décrivant les matériaux utilisés et des espaces occupés, il offre aussi de riches réflexions sur les répercussions de la tuerie de Polytechnique au fil du temps et rend palpables les émotions suscitées. Structuré autour de quatre axes mémoriels – la mémoire sociale, historique, individuelle et collective –, il passe en revue certaines activités anniversaires marquantes en 2000, 2004, 2005 et 2014.
 
La facture soignée, l’impression couleur de qualité et la mise en pages originale en font une œuvre d’art en soi. Les textes, poétiques, profonds et percutants, s’accompagnent de photographies où transpercent l’authenticité et la beauté des personnes associées au projet.
 
Si certaines photos de l’installation et de ses textes sont trop petites ou trop sombres pour vraiment les apprécier, la pertinence iconographique et littéraire de l’ensemble retient l’attention. L’abondance des détails concernant cette installation-mémoire laisse pressentir l’intensité de l’expérience vécue par les personnes qui l’ont conçue, vue ou qui y ont collaboré au fil des ans. L’ouvrage invite à faire mémoire des 14 jeunes femmes assassinées à Polytechnique, comme l’évoquent, d’une manière particulière, les magnifiques témoignages recueillis 25 ans plus tard auprès de leurs proches. Des témoignages qui continuent de nous habiter, car ces jeunes femmes y prennent valeur d’icônes, comme autant d’incitations à poursuivre sans relâche la militance féministe toujours aussi nécessaire dans le monde.

Diane Trépanière
Un cri, un chant, des voix
Montréal, Les éditions du remue-ménage, 2014, 159 p.

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