Relations novembre 2000

Le modèle américain

Guy Paiement

Un contrat piégé?

L’auteur est agent de recher­che et de développement au Centre Saint-Pierre

Un débat de fond vient de s’ouvrir. À la fin de septembre, en effet, le ministre Perreault tenait un forum national sur la citoyenneté et l’intégration. L’enjeu : la promotion d’une citoyenneté québécoise. Il n’est pas nécessaire d’être diplômé en sciences politiques pour saisir l’importance du sujet. Les tiraillements que subissent les nouveaux arri­vants suffisent amplement à comprendre le poids politique d’une telle proposition. Qu’on soit souverainiste ou pas, la ci­toyenneté devient, de nos jours, un nou­vel espace où de plus en plus de gens cherchent à créer un art de vivre ensemble et à y trouver du sens.

Pour situer la réflexion gouvernementale, il me semble utile de rappeler les deux pôles principaux qui orientent, depuis un certain temps, les diverses pratiques. Le premier postule qu’il existe une communauté de citoyens et de citoyennes partageant des valeurs communes. Les gens veulent alors promouvoir ces der­niè­res et les transmettre aux nouvelles gé­né­rations. Les nouveaux venus devraient s’y intégrer tout en apportant leur dyna­misme et leurs façons neuves de voir les choses. Le second pôle s’articule plutôt autour des individus qui, de par les chartes, possèdent tous les mêmes droits. Ces derniers sont protégés par l’État et chacun peut les défendre et les promouvoir. Cette tendance considère ainsi la ci­toyenneté de façon plus utilitaire et pri­vilégie les individus, d’où qu’ils viennent.

Le document de consultation se réfère d’abord à la première orientation. On n’est donc pas surpris d’y trouver des valeurs et des principes qui constituent, pour le gouvernement, des éléments non négociables d’une citoyenneté québécoise. Ainsi en est-il des valeurs et des principes de la démocratie, du respect des lois légitimement adoptées, du fran­çais comme langue publique commune, de la situation particulière de la communauté anglo-québécoise, de la reconnaissance des nations autochtones ou de la participation à la vie politique, sociale et culturelle. Le gouvernement tire ensuite très rapidement un trait et propose d’emblée un contrat civique : si l’État fait son travail de promouvoir les droits inhérents à ces valeurs communes, le citoyen et la citoyenne devraient, pour leur part, exer­cer leur citoyenneté et apporter leur contribution.

J’avoue que ce raccourci me rend perplexe. Qu’arrivera-t-il si le gouvernement ne respecte pas sa part du contrat? Le citoyen devra-t-il aller contester en cour ou attendre quatre ans pour en élire un autre? Plus fondamentalement, je me de­mande à qui servira l’exercice de cette citoyenneté. On sait que tout un courant américain cherche à utiliser le sens de l’appartenance et de la citoyenneté pour organiser une collectivité et lui proposer de se serrer les coudes pour mieux affronter les défis de la mondialisation éco­nomique. Tout ces efforts pour développer une citoyenneté québécoise aboutiront-ils, eux aussi, à cautionner semblable perspective?

La question est d’autant plus rece­vable qu’on cherche en vain, dans le document de consultation, les réflexions et les propositions pour développer une ci­toyenneté économique. Or c’est là une omission de taille. Comment croire que la personne qui collectionne des emplois précaires, qui doit courir pour aller chercher le petit dernier à la garderie, s’épuiser dans les transports en commun et s’occuper des repas, puisse avoir l’éner­gie et le goût de participer à une assemblée de quartier ou à un conseil d’éta­blissement? L’organisation du travail et sa précarité constituent, déjà ici, des obstacles de taille. Passons vite sur la si­tuation absurde de milliers de citoyens et ci­toyennes qui ont été réduits à l’état de clients et qui ont perdu leur initiative dans les mains des serviteurs de l’État : ils continuent de crier dans le désert!

Allons plus loin. Rien, dans le document gouvernemental, n’indique que le monde de la bourse et celui des placements doivent être civilisés, et qu’il appartient aux citoyens et à leur État de trouver des façons de les réguler. Tout se passe comme si l’économie de marché était ici intouchable. Comme si les joueurs compulsifs de l’économie virtuelle n’avaient nullement à tenir compte du bien commun de l’ensemble des citoyens. Comme si les industries n’avaient pas à rendre des comptes pour la « pollution sociale » qu’elles engendrent lors de li­cenciements sauvages.

Il est ainsi difficile de croire que la citoyenneté puisse tenir longtemps si le plancher de l’économie réelle lui échappe, et si ce que l’on nomme l’économie vir­tuelle demeure libre comme l’air. À moins de rapatrier la réalité économique et financière dans une responsabilité citoyenne, il y a fort à parier que c’est la seconde tendance classique de la citoyenneté qui sortira gagnante : chacun se servira de la charte des droits et de l’État pour défendre ses seuls intérêts. Le marché continuera de dicter ses volontés aux gouvernants et les joueurs de la bourse pourront ânonner les multiples formes de chantage traditionnels. Dans un tel contexte, que restera-t-il pour les citoyens et les citoyennes, sinon de s’amuser à faire tourner le grand carrousel du marché et défendre bec et ongles leurs droits individuels contre ceux de tous les autres?

Le modèle américain

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