Relations mai 2008

Le syndicalisme dans la tourmente

Mouloud Idir

Un bouillonnement social latent en Iran

L’auteur est agent de recherche et de communications au Centre justice et foi

L’artiste franco-iranienne Marjane Satrapi signe son premier film avec Persepolis, adaptation en dessin animé de la bédé du même nom, parue en 2001, dont elle est également l’auteure et la dessinatrice. Elle nous offre une virée dans l’Iran post-révolutionnaire, de 1979 à nos jours, en y racontant, avec réalisme et humour, ses « galères » de jeunesse, partagées par des millions d’autres jeunes Iraniens et Iraniennes de l’époque : obligation de porter le foulard du jour au lendemain, achat de cassettes de musique rock vendues sous le manteau, soirées clandestines, etc. Sur un ton conjuguant colère et humour, le film met en scène certaines péripéties traduisant une volonté de résister aux injonctions politiques des mollahs qui dictent les normes de la vie morale et publique. Arrestations arbitraires, assassinats politiques, enrôlement forcé d’un grand nombre dans la spirale guerrière Iran-Irak (1980-1988), douleur de l’exil et déchirement des familles en constituent la trame de fond.

Persepolis, qui a été primé au Festival de Cannes en 2007, permet de rompre avec les stéréotypes. Quand on parle de l’Iran, c’est surtout pour réduire ce pays aux fanatiques et aux ayatollahs. Cela, à la longue, dépouille toute part d’humanité à ce peuple. C’est le propre d’un certain discours occidental que de percevoir ce qui lui est différent par le déterminisme culturel et religieux.

Heureusement, l’Iran est une société plus complexe. Le courant cinématographique, dans lequel s’inscrit Marjane Satrapi – mais aussi Abbas Kiarostami, Mohsen Makhmalbaf, Sohrab Shahid Saless et Bahram Beizai –, en est une bonne illustration. Connu sous le nom de Nouvelle vague iranienne ou encore « Cinéma différent » (Cinemay-e motefavet), ce courant est issu d’un contexte de bouillonnement économique, politique et culturel fortement prégnant dans les décennies 1960-1980. D’importants mouvements intellectuels ou politiques ont émergé à la même époque. Tout cela a fait tache d’huile. Le pays dispose aujourd’hui d’une intelligentsia critique peu connue. Des débats fondamentaux font rage entre intellectuels d’horizons divers, souvent au prix d’une atteinte à leur intégrité physique. On gagnerait fortement à les découvrir. Les travaux de Farhad Khosrokavar et Ramin Jahanbeglou sont les seuls accessibles en français. Le film de Satrapi en esquisse un peu le propos. On y décèle, en filigrane, le traumatisme d’une société faisant preuve de beaucoup d’imagination politique afin de paver la voie démocratique.

De plus en plus, dans les grands quotidiens occidentaux (Le Monde, Libération, New York Times…), des journalistes – familiers de certains milieux dissidents iraniens – évoquent la naissance de forums, d’institutions culturelles, d’universités, de maisons d’édition et de journaux privés et relativement indépendants. Tous ces lieux permettent de gruger des espaces de liberté et de distiller les germes d’une pensée critique aux bienfaits lents, mais indispensables.
 

Cette entrée en dialogue avec ces mouvements démocratiques iraniens a le mérite de briser le discours ambiant qui rend l’Iran – comme le reste du Proche-Orient d’ailleurs – étranger aux aspirations démocratiques et, à ce titre, propice aux invasions « civilisatrices » de l’Occident démocratique. Persepolis y contribue également en nous permettant de rompre avec l’idée réduisant la scène politique à la seule présence d’acteurs politiques aux motivations religieuses. La révolution iranienne de 1979, rappelons-le, était le fait de tendances diverses : s’y trouvaient des communistes du parti Toudeh; des Moujahidin E Khalq (mélangeant chiisme et marxisme); la tendance proche d’Ali Shariati et d’autres. À ce jour, toutes ces tendances se sont remodelées pour donner naissance à des débats parmi les plus avancés dans le monde musulman.

En 2009, 30 ans après le renversement du Shah, les générations qui projetaient dans la révolution leurs idéaux tiers-mondistes de libération et d’égalitarisme ont vu leur discours s’enhardir. Persepolis en témoigne. La jeunesse iranienne y est l’acteur principal – elle l’est aussi en Iran, où 60 % de la population a aujourd’hui moins de 30 ans.

Le syndicalisme dans la tourmente

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