Relations août 2010

Sylvie Germain

Un ange passe

L’auteure est écrivaine

 

Le silence nous fait peur parce qu’il dévoile ce que nous avons bien souvent coutume de masquer par la parole : notre fragilité. Accueillir le silence est ainsi la condition d’une relation authentique à soi et aux autres, et d’une véritable parole.

« Un ange passe », on emploie souvent cette formule lorsqu’une conversation s’épuise et qu’un silence s’installe, menaçant de se prolonger. Par cette expression, toujours dite sur un ton de plaisanterie, on cherche à désamorcer au plus vite l’embarras que ne manque jamais de provoquer une situation d’assèchement de la parole. Un peu d’ironie pour masquer une gêne, voire une peur. Mais pourquoi ce malaise, cette confuse alarme, comme si le silence s’ouvrant entre deux ou plusieurs personnes était porteur d’un danger? L’ange qui passe à la tombée des mots serait-il donc un esprit mauvais?

Le danger, pourtant, se loge bien davantage dans la parole, dès qu’elle déborde et se dérègle, ce qui est fréquent, ainsi que le rappelle l’Épître de Jacques : « La langue est un petit membre et se vante de grands effets. Voyez comme il faut peu de feu pour faire flamber une vaste forêt! La langue aussi est un feu, le monde du mal […] Il n’est pas d’espèce, aussi bien de bêtes fauves que d’oiseaux, de reptiles que de poissons, que l’espèce humaine n’arrive à dompter. Mais la langue, nul homme ne peut la dompter : fléau fluctuant, plein d’un poison mortel! » (Jc 3, 5-8). Ce sont rarement de « bons anges » qui circulent à travers nos paroles, plus souvent s’y glissent des « démons », ceux de l’orgueil, de la jalousie, de la médisance, du mensonge, de la flatterie, de la colère, du mépris ou de l’indifférence.

« Plus que les orages, plus que les mers, ils ont / lancé des cris, les humains… Quelles surcharges de silence / doivent habiter le cosmos pour que le chant du grillon / nous soit demeuré audible, à nous, hommes vociférants, et pour / que les étoiles / nous semblent silencieuses, dans cet éther que nous invectivons! » (R. M. Rilke, Chant éloigné, trad. J.-Y. Masson).

Si nous nous méfions tant du silence et nous ingénions à le combler par toutes sortes de bruitages – dont le langage alors réduit à du bavardage, aussi raffiné fût-il en apparence –, c’est parce que nous sentons qu’il recèle un pouvoir singulier, inquiétant : celui de nous dévoiler, à nous-mêmes et aux autres, dans notre fragilité. Nous nous cachons dans des fatras de mots comme l’homme et la femme en Éden dans des feuilles de figuier sitôt qu’ils prirent conscience de leur nudité. Car il s’agit bien ici de nudité – du cœur et de l’esprit; le silence en effet nous dépouille, il nous « simplifie », il nous éclaire furtivement de l’intérieur en nous reconduisant à notre seul souffle, et à celui des autres, nos interlocuteurs mis pareillement à nu par l’éclosion d’un silence imprévu.

Le silence comme un souffle

Le souffle : pure expression de vie, signature à la fois si délicate et si pénétrante, infime et bouleversante, de la présence d’un vivant. Comme la lumière, il frémit à la lisière de la matière et de l’immatériel, entre mystère et merveille. Le souffle des vivants, en écho à celui du Vivant, en lien organique avec Lui, qui est sa source.

« Respirer, ô invisible poème!

  Échange pur et qui jamais ne cesse entre notre être propre

  Et les espaces du monde. »

R. M. Rilke, Sonnets à Orphée II, 1, trad. J.-F. Angelloz.

Dieu : un souffle, « une voix de fin silence » – ainsi se révéla-t-Il à Élie au mont Horeb (1er Livre des Rois 19, 12). Mais Élie n’aurait jamais pu le percevoir, ce soupir très ténu, s’il n’avait pas au préalable fait taire les bruits autour de lui, et surtout les tumultes tapis en lui, grondant au fond de lui : ses émotions violentes, sa colère contre Jézabel – la reine adoratrice de Baal – et contre tous les faux prophètes, sa peur, son découragement et « le zèle jaloux » qui le brûle pour son Seigneur qu’il conçoit et vénère comme « Dieu des puissances ». Mais ce n’est pas par voie de puissance que son Seigneur, précisément, va se manifester à lui, tout au contraire, c’est en finesse, en douceur, dans un ténu bruissement de silence, lui signifiant ainsi qu’il préfère un cœur humble et attentif à un cœur trop ardent et guerrier. « Car c’est l’amour qui me plaît et non les sacrifices, la connaissance de Dieu plutôt que les holocaustes » (Osée 6, 6).

La connaissance de Dieu, la sagesse de l’amour, l’intelligence de la fraternité : tout est lié, tout s’irrigue, se féconde. La connaissance de Dieu, qui est ouverture sur un espace d’étonnement et de désir illimité, libère l’amour de la force d’attraction qu’exerce sans cesse l’ego. Elle le décentre et l’introduit dans la clarté de la sagesse, de la sagacité, du respect de l’autre et du souci pour lui – l’autre, mon prochain, irréductiblement autre, insaisissable, impossédable. Elle est la source du déploiement de l’amour, de la saveur de la sagesse – savoir, sapience, sagesse, saveur; tous ces mots ont une même origine qui renvoie au goût, à l’odeur. Pour accéder à cette source de haute sapidité spirituelle, affective et intellectuelle, il est nécessaire de faire en soi une pause, un vide, un silence, car elle est d’une discrétion extrême, cachée au plus intime de soi. Tout encombrement de bruits, de paroles vaines, l’obstrue et en empêche l’élan.

Le Christ a beaucoup parlé; toutes ses paroles rapportées par les évangélistes sont pesées, parfaitement mûries, montées du plus profond de son être de part en part inspiré par l’Esprit. Mais bien peu de ces paroles, jusqu’à aujourd’hui, sont entendues en vérité, même quand nous les écoutons et pensons les avoir comprises. Car c’est au-dedans, et non du dehors, qu’il faut les recevoir et les laisser à nouveau mûrir. « Combien de discussions – entre peuples aussi bien qu’entre individus – s’égarent dans les clameurs de l’amour-propre ou dans les subtilités de la mauvaise foi, parce que les mots s’abattent du dehors, comme des coups de bélier, au lieu de naître du silence, comme les témoins de la Vérité […] Toute parole est vaine qui n’est pas redite au-dedans, avec le consentement de l’amour », observe Maurice Zundel (L’évangile intérieur, éd. Saint-Augustin, 1997, p. 83).

Le Christ, plus encore, s’est tu – souvent, intensément. Pour prier, en se retirant à l’écart, et s’entretenir seul à seul avec son Père; pour garder secret ce qui devait l’être ou qui ne pouvait être compris, comme ce fut le cas lors des conflits avec ses détracteurs et, plus encore, lors de son procès; pour créer un champ de résonance autour des paroles qu’il venait de proférer et donner à chacun le temps de l’écouter, le soin de s’appliquer à cette écoute, et le désir d’en pénétrer le sens; pour aussi, parfois, creuser un contrechamp de résonance autour des mots de haine, de fureur, de menace lancés par ses adversaires et les fielleux de toutes sortes. Ainsi, face aux juges autoproclamés venus le défier en exhibant la femme adultère[1], le Christ se tait, il se baisse et s’absente un moment pour déjouer le piège qui lui est tendu, neutraliser la violence ambiante qui n’attend qu’un mot, un regard, pour déferler. Par cette attitude d’apaisement, de recul, il donne à chacun la possibilité de s’extraire, au moins un instant, du troupeau des bien-pensants prêts à tuer en toute bonne conscience, et de redevenir un individu responsable de ses paroles et de ses actes. Puis, sur fond de ce silence qu’il a imposé par surprise, il lâche une poignée de mots – qui prennent alors une sonorité particulière, un relief abrupt. « Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre » (Jean 8, 11). Ses paroles vibrent du silence qui les a précédées, et dans celui qui s’est glissé en eux, contre leur gré. Quant à la femme accusée, par avance condamnée et soudain délivrée, elle se tient à la fin de la rencontre dans un orbe de silence et de paix; peut-être est-ce cet orbe invisible qu’il dessinait tandis qu’il « traçait des traits sur le sol ».

L’ange qui vient de traverser la parenthèse de ce silence est vraiment un souffle de l’Esprit. À propos de cet épisode, Maurice Zundel parlait de « pédagogie silencieuse ». Celle-ci joue un rôle éminent dans l’enseignement du Christ. Tant d’anges sont passés dans les clairières de silence qu’il a semées partout sur son chemin. Des anges de lumière, de patience, de sagesse et de miséricorde. Des anges de délivrance et de « joie spacieuse ».

« Derrière les étoiles à l’Orient

L’ange attend que je me fasse plus limpide. »

R. M. Rilke, Poèmes à la nuit, trad. G. Althen et J. Y. Masson.

 



[1] L’épisode de la femme adultère se retrouve dans l’évangile de Jean (8, 3-11). Il commence ainsi : « Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme surprise en adultère et, la plaçant au milieu, ils lui disent : “ Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la Loi, Moïse nous a commandé de lapider cette femme-là. Toi donc, que dis-tu? ” »

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