Relations mars 2012

Souffrances

Catherine Caron

Un 8 mars entre rage et espoir

En janvier dernier, au Forum économique mondial (FEM) de Davos, au temple de la « corpocratie », les élites économiques et politiques ont fait mine de se rendre compte que les inégalités croissantes étaient un grave danger pour l’humanité. Elles ont feint d’ignorer que de vastes mouvements sociaux – régulièrement réprimés par leurs polices – leur assènent cet avertissement depuis des décennies et leur fournissent d’excellentes solutions pour y remédier.

Il fallait entendre le fondateur et président du FEM, Klaus Schwab, s’interroger sur la perte du sens moral dans notre monde avec l’archevêque anglican sud-africain et Prix Nobel de la paix, Desmond Tutu. Et s’enquérir auprès de lui des moyens pratiques à privilégier pour bâtir une société plus juste. Oui, surtout, soyons pragmatiques, insistait-il l’air de dire qu’après tout, les vrais leaders ne sont pas aveuglés par de vilaines idéologies… La scène était aussi surréaliste que révoltante, alors que nous assistons depuis des mois à un vaste exercice d’hypocrisie et d’inertie destiné à protéger une classe dominante repue de bonus extravagants et de biens publics spoliés à la faveur de la crise.

Desmond Tutu a bien parlé de l’impasse qui guette un monde gangrené par la cupidité, l’injustice et l’immoralité. Il a lancé un appel pour une révolution menée par les femmes et la fin de l’exclusion de la moitié du genre humain des lieux de pouvoir et des processus décisionnels. Cet appel résonne encore en ce mois marqué par la Journée internationale des femmes. Mais dans un tel lieu, il n’a suscité que des applaudissements anémiques. Les murs du temple n’ont guère vibré. Brûlant, il s’est figé au contact de l’air aseptisé et privatisé de Davos, trop loin du tumulte de la rue où les femmes ne mènent peut-être pas mais participent pleinement aux luttes pour la liberté, l’égalité, la démocratie, la justice sociale. Elles le font au risque d’être celle qui, Place Tahrir en Égypte, a fini à la une des médias du monde entier, à moitié dévêtue, inconsciente, frappée presque à mort, avec à ses côtés anéantie aussi, celle qui aura courageusement cherché à la secourir.

Cette répression ciblée et sauvage des femmes sévit dans plusieurs pays actuellement. Si les pouvoirs médiatiques ont laissé l’image de cette brutalité ébranler nos écrans, nos consciences, combien d’autres images de violence faite aux femmes restent, elles, immontrées, inexistantes? A-t-on la moindre image en tête des centaines de femmes autochtones qui, au Canada, sont assassinées dans l’indifférence? Une indifférence que viendra secouer, espérons-le et grâce à la mobilisation des femmes, l’enquête d’un comité des Nations unies.

Ainsi, il semble que le 8 mars de cette année se vit entre rage et espoir pour toutes les femmes qui sont « au front ». Le front du quotidien, comme le dit si bien Ivone Gebara dans ce numéro, soit celui de l’avenir rendu possible « seulement si la vie est maintenue au présent ». Le front du politique. Le front de l’âme, de l’intime aussi, où elles révolutionnent mille fois à l’intérieur d’elles-mêmes l’art de transformer en force le chagrin des deuils et le chagrin des dénis et des trahisons subis quant à leurs droits.

Ici même, au Québec, les femmes sont inquiètes et mobilisées devant les conséquences économiques bien concrètes de la crise et les politiques rétrogrades qui affectent leur vie et d’importants acquis. Dans ce contexte, le processus des États généraux de l’action et de l’analyse féministe, lancé par la Fédération des femmes du Québec, est judicieux. Souhaitons entre autres qu’il fasse une belle place aux femmes immigrées et réfugiées, en particulier celles qui ne parlent pas ou peu le français et dont l’intégration à la société québécoise est bloquée par un grave manque d’accès aux ressources en garderie, en francisation et en emploi. Libres dans une société riche, nous leur devons notre solidarité active pour changer les choses. Comme nous devons aux femmes du « printemps arabe » de ne pas jouer les donneurs de leçon et de ne pas laisser nos gouvernements se taire lorsqu’elles sont exclues ou brimées par les processus ou les réformes en cours.

Le silence et les contradictions du gouvernement Harper à cet égard sont manifestes. À l’heure où il fait reculer les droits des femmes ici même au Canada, il se targue de se battre pour leurs droits ailleurs. Nul doute qu’il fera avancer bien davantage les droits des entreprises en menant des négociations commerciales avec le Maroc, par exemple, alors que la répression y discrédite chaque jour les promesses de réforme – et une attitude guerrière étrangère aux rêves et aux aspirations des femmes.

Crédit image : Nadia Nadège, Le matador, 2010, techniques mixtes sur toile

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