Relations mai-juin 2020

Le 22 mars dernier, dans le contexte de la pandémie de COVID-19, les paroles de la chanson de Richard Desjardins Le cœur est un oiseau résonnent au cœur de Montréal, sur les balcons, dans une « communion » virtuelle qui rassemble des centaines de personnes de partout au Québec. À l’invitation de la chanteuse Martha Wainwright, tous et toutes chantent : « Par-delà les frontières / Les prairies et la mer […] Dans les mains de la mort / Il s’envole encore / Plus haut plus haut / Le cœur est un oiseau […] Ce n’était qu’un orage / Ce n’était qu’une cage / Tu reprendras ta course / Tu iras à la source / Tu boiras tout le ciel / Ouvre tes ailes / Liberté, liberté / Liberté. »

Déjà puissante à arracher des larmes, dans le plus grand mystère d’une poésie féconde, la chanson se transfigure et prend ce soir-là des dimensions que Desjardins n’avait jamais imaginées. Près d’un milliard de personnes sont alors en confinement, de sombres présages planent sur le monde et la conscience des possibles conséquences, ici mais plus encore dans les pays les plus pauvres et populeux, voire en situation de guerre, donne le vertige.

Quand vous lirez ceci, où en serons-nous ? Beaucoup aura été dit sur ce puissant révélateur – et exacerbant – d’inégalités qu’est cette pandémie. Partout, et notamment dans nos CHSLD, tragiquement, on aura vu le coronavirus s’attaquer davantage aux personnes qui sont non seulement plus fragiles mais rendues plus vulnérables par leurs conditions de vie socioéconomiques et par les ratés de systèmes dégradés par des années de néolibéralisme.

Dans ce que cette crise révèle de notre monde, le meilleur côtoie le pire, l’héroïque contraste avec l’abject, la solidarité tente de l’emporter sur la rapacité criminelle des profiteurs de crises et des spécialistes des stratégies du choc (notamment l’industrie fossile). Se révèlent aussi les liens indissociables qu’a la pandémie avec la globalisation capitaliste, la crise écologique et la capacité de déni et d’irresponsabilité d’une grande part des élites mondiales.

Tu ne nieras point la réalité : le respect de ce commandement aurait infléchi le cours de la pandémie, tout comme il peut changer le cours de la crise climatique. Les autorités chinoises, en niant au départ l’éclosion de l’épidémie et en perdant un temps précieux en répression et en mensonges, ont fait une erreur inqualifiable, répétée après de manière aussi inacceptable par Donald Trump, Jair Bolsonaro et d’autres, au nom de la sacro-sainte économie…

Nos sociétés sont donc aux abois. Et la Terre l’était déjà[1]. Nous ne pouvons pas faire comme si les deux étaient dissociés. Les nouveaux pathogènes ravageurs et leur propagation planétaire ne sont pas sans lien avec nos modes de vie et avec la conquête destructrice des habitats naturels qui déstabilise les écosystèmes.

Cette pandémie ébranlera-t-elle les colonnes du capitalisme globalisé au point de créer la brèche permettant de construire les sociétés écosolidaires qui, seules, seront vraiment porteuses d’avenir ? Les mouvements pour la justice sociale et climatique exigent que l’occasion soit enfin saisie de transformer radicalement le modèle de société dominant, de procéder à une démondialisation « heureuse », comme nous l’évoquions dans notre dossier de décembre 2017. Après tout, des actions impensables hier – industries à l’arrêt ou converties, pollution qui diminue, investissements publics considérables – montrent ce que nous serions capables de faire, et de façon beaucoup plus maîtrisée et juste, si nous prenions la crise écologique et climatique aussi au sérieux que cette pandémie. Mais à présent le défi est colossal de transformer une crise qui multiplie les victimes et entraîne récession, chômage et misère en la décroissance conviviale[2] dont le monde a besoin. Sans parler des dérives antidémocratiques et idéologiques (xénophobes, racistes, économicistes, etc.) qui font aussi leurs ravages.

Que peut-il naître de pareils bouleversements ? Si nous nous reconnaissons en l’oiseau de la chanson de Richard Desjardins, vers quoi voulons-nous reprendre notre course ? Cette pandémie saura-t-elle nous conduire à l’essentiel, dans l’acceptation des limites et des fragilités qui fondent l’expérience humaine ? Arriverons-nous à nous redonner davantage ce qu’il faut pour vivre ? Entre autres une plus grande autosuffisance et une plus grande sobriété dans nos modes de vie, le tout dans la solidarité, le partage et en assumant vraiment notre responsabilité envers les autres et envers la Terre, loin des instincts néfastes de conquête qui contaminent notre rapport au monde ? Il faut l’espérer et y œuvrer avec créativité, audace et détermination.

[1] Voir notre dossier « La Terre aux abois », no 721, décembre 2007.
[2] Voir « Cap sur la décroissance », Relations, no 765, juin 2013.

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