Relations juillet-août 2017

Si l’élection de Donald Trump fut un choc brutal, la campagne de Bernie Sanders a donné une puissante impulsion à une gauche américaine plus militante, plus radicale et plus organisée qu’elle ne l’a été depuis des décennies. C’est ce que soutient Bhaskar Sunkara, rédacteur en chef et directeur du magazine de gauche Jacobin basé à New York, et membre de Democratic Socialists of America, la plus importante organisation socialiste aux États-Unis. Il a participé à ce titre à la campagne de Bernie Sanders à l’investiture démocrate. Nous avons profité de son récent passage à Montréal pour recueillir son témoignage de militant et ses réflexions en marge de la conférence qu’il donnait sur la conjoncture politique actuelle et sur l’avenir de la gauche américaine.

 

Sans épiloguer indéfiniment sur le résultat des dernières élections, j’insiste pour dire que l’arrivée au pouvoir de Donald Trump est une véritable catastrophe pour les relations internationales, pour les travailleurs, pour l’environnement, pour les femmes, etc. Mais, parce que nous n’avons tout simplement pas le choix de nous organiser pour faire face à ce nouveau contexte, la situation offre de nouvelles possibilités pour l’action politique de gauche aux États-Unis.

Donald Trump n’a pas reçu un mandat fort de la population américaine. Cette élection n’est donc pas le résultat d’un virage à droite massif, et ce, même si on assiste à l’émergence et au renforcement de l’extrême-droite. Le premier choix de la population a été l’abstention ; le second, Hillary Clinton ; le troisième, Donald Trump. De plus, selon des sondages à la sortie des urnes, environ 60 % des gens ayant voté pour lui admettaient qu’il était une « mauvaise personne » et qu’il ne ferait sans doute pas un bon président. C’est dire la désaffection de la population à l’égard d’Hillary Clinton et de l’establishment.

Si on a beaucoup dit que les démocrates se sont détournés des travailleurs, il faut rappeler que la base électorale de Trump n’est pas non plus la classe ouvrière. Comme la plupart des courants de la droite autoritaire et populiste, l’électorat de Trump est essentiellement constitué d’une petite bourgeoisie, de petits commerçants. Néanmoins, une partie de son électorat, environ 30 % à 35 %, peut être courtisé par la gauche. Il s’agit de cibler les secteurs qui sont en colère contre le système pour les bonnes raisons. Car les politiques de Trump n’apaiseront pas cette colère. Et Sanders est en bonne position pour capitaliser sur celle-ci.

Sa rhétorique ne met pas seulement de l’avant les bons sentiments, contrairement aux politiciens libéraux. Sanders met aussi l’accent sur le fait qu’il y a des raisons légitimes d’être en colère. Dans un de ses discours auquel j’ai assisté, pendant sa campagne au New Hampshire, il a par exemple rappelé à quel point des membres de la famille Walton, propriétaire de Wal-Mart, possèdent une fortune de plusieurs milliards de dollars sans avoir travaillé une seule journée de leur vie, et ce, parce que leurs employés gagnent un salaire de misère. Ce genre d’antagonisme est essentiel ; il rappelle que les obstacles nous empêchant d’avoir une société plus juste ne sont pas seulement le résultat d’un malentendu qui peut se régler de manière consensuelle par des discussions avec les pouvoirs en place. Ils sont d’abord dus au fait que certains ont un intérêt de classe à défendre le statu quo.

Ainsi, Sanders a pu rattacher la colère de plusieurs personnes à une vision politique nettement à gauche. Et selon certains sondages – qu’il faut bien sûr prendre avec des pincettes –, il aurait pu l’emporter contre Donald Trump s’il avait été le candidat démocrate.

Si la situation peut sembler déprimante en ce moment, ce n’est donc rien comparé à ce qu’elle aurait été si Bernie Sanders n’avait pas mené sa campagne – d’autant qu’il est la figure politique la plus populaire au pays, avec des taux d’approbation d’environ 60 %, soit davantage que Barack Obama. Au moins – et ça ne s’est pas vu depuis les années 1970 –, une vraie gauche, distincte du centre et de l’establishment, fait maintenant clairement entendre sa voix.

Quelles stratégies pour la gauche ?
La situation est certes difficile : on a un président très à droite, avec un Parti républicain qui contrôle le Congrès, un fait inédit dans l’histoire récente des États-Unis. De plus, les républicains contrôlent aussi la plupart des États. Malgré tout, je crois fermement que les politiques de gauche et de centre gauche sont plus populaires au sein de la population américaine que celles de Trump.

Cette situation paradoxale affecte spécialement la gauche, et nous indique que nous avons la capacité de faire passer notre message pendant les campagnes électorales, mais que nous n’avons pas l’ancrage à la base et les relais pour continuer de rejoindre la population au quotidien. Stratégiquement, deux voies sont donc possibles dans l’immédiat. L’une est celle prônée par Bernie Sanders ou des politiciens comme le représentant démocrate Keith Ellison et la sénatrice Elisabeth Warren ; elle consiste à prendre le contrôle des instances du Parti démocrate pour le réaligner à gauche. L’idée serait de donner une place plus importante à Bernie Sanders et de tenter de faire émerger des candidatures plus à gauche en vue des législatives de 2018 et des présidentielles de 2020.

La deuxième voie, celle des membres d’une gauche plus radicale, consiste à demeurer dans l’action politique indépendante des deux grands partis en créant un vrai parti des travailleurs et en construisant sa base pendant 10, 20, 30 ans. Le Parti vert de Jill Stein incarnait un peu cette voie et ses limites aux dernières élections. S’il est intéressant sur le plan des idées, ce parti est un peu déconnecté de la classe ouvrière et sans base sociale réelle. Ce n’est pas faute d’avoir essayé toutefois, et si on peut le critiquer, rappelons que fonder un parti n’est pas chose facile aux États-Unis, surtout dans un contexte où le mouvement syndical a été passablement affaibli au cours des 20-30 dernières années, à la suite de défaites successives contre un ennemi très puissant : le capital américain. Ceux qui le possèdent représentent sans doute la classe dominante la plus puissante dans l’histoire mondiale. Notre système électoral est fait pour renforcer la domination des deux grands partis capitalistes et il faut en tenir compte.

Or, et il y a là une ouverture potentielle, il est très facile d’adhérer à l’un de ces deux partis et virtuellement impossible de s’en faire expulser, car le système est très décentralisé. Cela fait dire à certains que le Parti démocrate est avant tout une liste électorale, une coquille vide, sans idéologie et sans réelle ligne de parti et qu’il peut donc être subverti. Je crois que c’est exagéré, mais cela me mène tout de même à penser qu’il y a une autre voie, consistant à développer une organisation qui recruterait des membres, qui aurait une plateforme politique et qui ferait élire des candidats socialistes sous toutes les bannières possibles : démocrate, indépendante, et même républicaine dans les régions ou les villes où ce parti domine. Les Democratic socialists of America par exemple, dont je suis membre depuis un certain temps, pourraient jouer ce rôle à court ou moyen terme. Depuis la dernière élection, leur membership a presque doublé du jour au lendemain, à l’instar de celui d’autres groupes de gauche et d’extrême-gauche aux États-Unis. Bien sûr, cette croissance ne demeurera pas exponentielle et nos groupes restent encore marginaux. Mais le centre n’a plus rien à offrir, en particulier aux jeunes.

À court terme, je crois donc qu’il faut combiner différentes stratégies. D’une part, favoriser l’essor du courant de l’indignation populiste au sein du Parti démocrate (bien qu’ultimement, l’action en son sein soit un cul-de-sac) ; d’autre part, il faut aussi continuer de présenter des candidats socialistes indépendants aux primaires des différents partis et garder les organisations de gauche mobilisées à l’intérieur et à l’extérieur des partis. Notre tâche est de construire « l’infrastructure de la dissidence » et les réseaux capables de rendre l’action collective progressiste des travailleurs et des travailleuses plus viable. Podemos, en Espagne, peut être un modèle en ce sens. Ce parti a commencé par une stratégie qui me semblait très étroitement électorale au début, mais a ensuite construit son ancrage dans la population. La gauche a souvent tenté de construire un mouvement en agglutinant des éléments disparates. Je crois plutôt qu’il faut profiter de l’énergie brute et un peu désordonnée du populisme qui a émergé de la campagne de Sanders pour lui donner une forme.

Attaquer le centre
Ce qui devrait toutefois être la principale conclusion pratique pour la gauche américaine présentement, c’est qu’il faut s’attaquer aux forces du centre – en particulier l’élite technocratique qui dirige le Parti démocrate. Ce courant est présentement affaibli. Il faut en profiter dès maintenant pour le déloger des positions de pouvoir qu’il occupe si on souhaite vaincre Trump. Il faut œuvrer à mettre en lumière ce qui l’oppose à tous ceux et celles qui ont à cœur la justice sociale et il faut rester connectés à leurs préoccupations, liées entre autres au fait que nous n’avons pas de vrai filet social, mais aussi à leur colère, afin de les garder mobilisés. Notre défi est donc de garder vivante une identité de gauche tout en attaquant le centre pour éviter qu’il ne reprenne du poil de la bête.

Il faut cependant faire vite. Car si Trump est relativement faible et impopulaire maintenant, le grand risque est qu’il finisse par gérer les affaires comme un gouvernement de centre droit « normal » et par devenir plus populaire du fait qu’il se dépeint comme un outsider. Il pourrait aussi réussir à créer des emplois pour les travailleurs avec des plans d’infrastructures, par exemple. Stephen Bannon, son principal conseiller, affirme d’ailleurs qu’avec ce genre de mesures, entre autres, il serait capable de rallier une part non négligeable de l’électorat afro-américain. Ça peut sembler exagéré, mais dans les faits, la rhétorique de campagne de Trump était moins raciste (du moins contre les Noirs) que celle de la moyenne des campagnes républicaines passées – notamment celle de Reagan.

Trump a plutôt misé sur un discours xénophobe à l’européenne et sur une tentative de créer une nouvelle forme d’ethno-nationalisme aux États-Unis. Ce genre de rhétorique fonctionne, même au sein de groupes de la population qu’on ne soupçonnerait pas. Par exemple, environ 35 % de latinos ont voté pour Trump, et pas seulement des exilés cubains de Miami.

Trump risque toutefois de devoir faire des concessions importantes à l’aile conservatrice des républicains, incarnée par le président de la Chambre des représentants, Paul Ryan, qui ne veut rien savoir de l’augmentation des dépenses publiques à laquelle contribuerait, par exemple, un véritable plan pour les infrastructures. Ainsi, jusqu’à maintenant, celui-ci se limite pour l’essentiel à des baisses d’impôts et des crédits fiscaux visant à stimuler les investissements privés et les PPP. Sanders et ceux qui s’inscrivent dans sa lignée sont donc bien placés pour critiquer les politiques de Trump et ses promesses de changement non tenues.

Par ailleurs, sans vouloir diminuer l’importance des récentes mobilisations anti-Trump, reconnaissons que celles-ci sont souvent des manifestations temporaires de colère qui se dissipent rapidement et ne conduisent pas à des mouvements à long terme. Cela ne veut pas dire que les organisations citoyennes, les syndicats et les mouvements sociaux n’ont pas un rôle important à jouer, au contraire. La politique doit exister à ce niveau, mais toute cette colère et cette énergie doivent être relayées à l’échelle nationale par des organisations politiques qui proposent une alternative.

Celle-ci s’incarne présentement dans la figure de Bernie Sanders. Même si ma vision politique en tant que marxiste est différente de la sienne, stratégiquement, je crois que notre but immédiat doit être de viser un gouvernement de gauche populiste pour 2020, avec une gauche socialiste organisée et dynamique comme chien de garde. Nos chances d’y arriver sont meilleures que celles qu’avait Donald Trump de devenir président, il y a quatre ans. Notre base est plus solide et mieux positionnée.

Cela dit, le portrait des quatre années à venir de l’administration Trump reste sombre. Au-delà des déportations massives qui vont se poursuivre et sans doute s’intensifier, on peut aussi s’attendre à une réorganisation de l’État qui affectera durement le mouvement des travailleurs ou encore la lutte contre le réchauffement climatique. Mais malgré sa rhétorique climatosceptique, il y a des raisons de croire que Donald Trump ne pourra peut-être pas adopter toutes ses politiques en faveur du charbon ou des hydrocarbures, par exemple, en raison de logiques du marché davantage favorables aux énergies renouvelables qu’aux énergies fossiles. Il faut aussi compter sur le fait que l’État américain est dysfonctionnel, il bouge lentement et constitue une force d’inertie importante face à toute volonté de changement rapide (ce qui vaut aussi pour la gauche, d’ailleurs). Trump ne pourra changer l’État du jour au lendemain et il est contraint par les exigences du capital. Bref, si la droite est au pouvoir, la bonne nouvelle est que pour la première fois depuis les années 1970, il existe une vraie gauche pour y faire face.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Emiliano Arpin-Simonetti

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