Secteur Revue Relations

DOSSIER : Que vive la langue!

Que vive la langue!

Relations no 760
novembre 2012

ACHETER LA VERSION PAPIER

Du même auteur

Trois énigmes du héron

Trois énigmes du héron

Par : José Acquelin
plus t’es nombreux
moins t’es universel
 
si j’étais plus seul
est-ce que je serais
plus libre?
 
Les yeux sont toujours la façon la plus rapide d’aller au ciel. Cet élan est inné. Mais il demeure évident qu’il peut être de plus en plus casse-cou de lever la tête. Tant de lassos nous tirent vers le bas, vers les écrans, vers là où il faut poser les pieds et les diriger. Ce monde manque de têtes en l’air.
 
Une brise, un courant d’air – est-ce que ça sait d’où ça vient et où ça va? Ça et là, ni moins ni plus. Nous sommes des courants d’être. Ainsi peu, aussi vastes, si nous ne nous laissons pas bouffer par les apprentissages qui nous dévastent. Alors désertons-nous. Sourions à la fausseté des néants comptables qui mettent des fers aux yeux. Mettons le feu aux sens uniques, il n’y a pas de directions obligées. La mort racole une crispation intime dont il faut divorcer. En elle, nous brûlons à perte de vide, nous gaspillons la liberté de ne plus chercher à être. Pour celles et ceux qui ne supportent plus d’aller où on voudrait nous faire aller, n’existe qu’une essence : la gratuité, aussi injustifiable qu’inachetable aux yeux des ploutocrates.
 
Irrémédiablement je refuse que la naissance soit une hypothèque à vie de la mort. Et ce je n’est pas celui que vous croyez, celui auquel je cherche à vous faire croire, souvent pour vous être agréable ou parfois pour vous choquer. Inaliénable est mon inanité, chaque vrai poème le prouve en descellant l’enfermement, en décelant un cela-ici, sans pareil, plus large, sans comparaison avec d’autres lieux ou instants.
 
Un arbre me gratifie de feuilles sur lesquelles je ne peux écrire. Aucun sacrifice à ce propos, qu’une disponibilité à ne plus questionner ou répondre. Voilà l’action du monde qui n’exige aucune réaction. C’est d’un tel monde qu’il s’agit ici et non de celui qui s’agite là-bas.
 
Le poème n’est pas un remix de sons joueurs, n’est pas un rapt d’images inédites : halte à la tyrannie du spectaculaire, au despotisme du sensationnel. Le poème est le don qui nous dérobe aux spoliations organisées de chaque société. Il déverrouille l’usure, il fait périr le pourrissement, il fait voler en éclats les identités fausses. Plus ça va, plus j’acquiesce à l’inidentifiable.
 
Je marche dans la lumière chaude, le cerveau habituel s’atomise, je dépose le mégot de mon stylo. La déposition commence.
 
Le nymphéa éclot dans l’étang du soleil.
 
Les bruits ne parlent pas la langue de la mise en silence de la nature; entre les cricris des grillons; entre les rayonnements du corps épique; entre les déconstructions des humains; entre les clics de la minuterie pressurante; entre les froufroutis des plus grandes herbes que nous; entre les soliloques orientés d’un merle moqueur; entre les rayures cielleuses des avions.
 
C’est une avancée entre toutes ces choses et bien d’autres. Ce n’est pas un avancement. Sauf celui qui va de soi à l’autre, que ce soit un canard urbain lissant ses plumes, une sagittaire aux pieds dans l’eau, un silex qu’on ne peut frotter contre l’oubli.
 
Chaque hémérocalle ou vergerette de Philadelphie devient en plein jour une fleur d’artifices – je veux dire un feu naturel – au cœur des plates-bandes du dernier jardin, simultanément premier et primal. Parce qu’il s’élève, visant l’azur depuis son terreau. Chaque fleur fleurissante ouvre son œil aspiré vers le haut.
 
Et le héron attitré de ce carnet fait gravement basculer sa tête dans la même direction, ouvre son bec avant de craqueter et de lancer une autre énigme aux chardonnerets dont les corps sont plus jaunes que les tournesols qu’ils picorent à tire-larigot :
 
pourquoi vos ailes sont si noires
si ce n’est d’avoir appris de la nuit
à voler
 
Le fruit de l’ignorance est plein de sa vacuité hospitalière. Le croquer, on n’en a rien à craindre puisqu’il nous a déjà avalés et nous dégorgera incessamment. Comme la vue nous a dévorés, la vision vomira nos regards distraits.