Relations août 2012

Marie-Célie Agnant

Traces d’histoire

L’auteure est écrivaine

Des écrivains choisissent d’explorer le champ mémoriel pour pouvoir dire le monde, chanter la vie et l’aspiration à plus d’humanité, faisant de l’œuvre littéraire un outil de résistance et de lutte pour la survie.

À l’instar des philosophes et des historiens, les écrivains, les poètes, les romanciers et les dramaturges ont souvent été interpellés à des degrés divers par le lien entre la mémoire et l’histoire. À chaque période historique naissent des textes qui prennent racine dans les contrecoups des génocides, des violences, des traumatismes et des ruptures extrêmes engendrés par les guerres, le colonialisme, les dictatures, ou encore dans les rapports de force qui régissent le monde. Cette production littéraire questionne, rend compte de certains faits et tente de remettre en place les pièces des casse-tête. Elle joue ainsi un rôle essentiel de sauvegarde de la mémoire et participe à la reconstruction d’identités démolies. C’est une action engagée en faveur de la mémoire considérée comme fondement de l’histoire.
 
Écrire la mémoire peut également servir à mettre en mots l’enfance envolée ou volée, le déracinement, la perte des repères, la reconstruction du pays perdu. On parle ici de textes souvent nés de l’immigration ou de l’exil, élaborés quelquefois sur le mode d’évocations fantaisistes et nostalgiques, portant une mémoire bon enfant, fragmentaire, reconstituée et dictée en général par un projet personnel.
 
Baudelaire disait de la littérature qu’elle est le « meilleur témoignage que nous puissions donner de notre dignité ». Un peuple qui perd sa mémoire ne perd-il pas aussi de sa dignité? À titre d’écrivaine née en Haïti, un pays où la mémoire collective a sans cesse été bafouée dans un contexte social marqué par la violence et l’absence totale de justice et de vérité, je perçois que le travail littéraire sur la mémoire relève de ce combat pour la dignité dont parlait Baudelaire. Il permet également, comme le souligne l’écrivain Georges Perec, de prétendre à une certaine cohérence identitaire. La littérature contribue donc à sauvegarder la mémoire et à témoigner de la condition humaine avec, au bout de la plume et au bas de chaque page, l’espoir de changer la vie.
 
Impossible de citer tous les grands écrivains de la mémoire, mais mentionnons le poète palestinien Mahmoud Darwich, plusieurs fois arrêté et emprisonné pour ses textes qui chantent la patrie dérobée et la défense de l’identité palestinienne niée; l’Algérien Kateb Yacine, dont l’œuvre poétique et théâtrale est indissociable de la résistance contre le colonialisme; l’Italien Primo Levi et l’Espagnol Jorge Semprun, survivants des camps de concentration nazis. Pensons aussi à Nadine Gordimer (Prix Nobel de littérature) qui, à l’égal de son compatriote André Brink, a produit des œuvres considérées à la fois comme des pans de mémoire et des manuels de l’histoire douloureuse de l’Afrique du Sud, des textes qui dénoncent sans ambiguïtés les inégalités raciales et les problèmes sociopolitiques sous l’apartheid. La liste serait longue si l’on devait mentionner tous les romanciers du continent africain dont le travail témoigne des remous historiques de cette région du monde, des soubresauts de l’Afrique post-coloniale, des conséquences des guerres, de la situation des enfants-soldats.
 
Contre le silence et l’oubli
« Auschwitz a fait de moi un écrivain. Je portais en moi ce besoin absolu d’écrire, pas seulement comme un devoir moral mais aussi comme une nécessité psychologique. » Ces paroles sont de Primo Levi, qui a consacré sa vie et son art à lutter pour la sauvegarde de la mémoire, contre le silence et l’oubli. « Dans la haine nazie, confiait-il, il n’y a rien de rationnel. Nous ne pouvons pas la comprendre, mais nous devons comprendre d’où elle est issue et nous tenir sur nos gardes. Si la comprendre est impossible, la connaître est nécessaire parce que ce qui est arrivé peut recommencer. » (Si c’est un homme, 1947, extrait de l’appendice de l’édition de 1976).Levi nous exhorte donc à connaître cette histoire, au sens de faire connaissance avec elle, de l’écouter, d’en prendre acte, de ne pas laisser place au déni. Pour cela, il écrit. Une nécessité impérieuse de dire qui n’a rien à voir avec ce que l’on qualifie trop souvent et avec désinvolture d’abus de mémoire. Ce besoin de dire ne relève pas d’une volonté de ces écrivains de faire œuvre d’historiens; le romancier, le poète étant celui qui raconte ce que l’on appelle l’histoire du dedans, celle des sentiments, celle des êtres ordinaires confrontés à l’indicible de la grande histoire. Ils racontent l’histoire telle que vécue par ceux qui se trouvent dépossédés même des mots, de la parole et du langage.
L’histoire de l’écrivain Georges Perec, dont les parents, Juifs d’origine polonaise, périssent tous les deux aux mains des nazis, nous fournit un exemple saisissant de ce besoin vital
auquel répond l’écriture en se transformant en instrument « d’organisation de la mémoire ». Sa mère sera prise dans une rafle et périra à Auschwitz en 1943. Perec vit ainsi ce qui lui reste de l’enfance déboussolé, sans identité, sans repères, sans passé. Il deviendra écrivain par la force des choses, pour tenter de reconstituer une vie, retrouver un passé déchiqueté par les roues de la grande histoire. Il fera souvent référence à la mémoire de son enfance comme à une mémoire soudainement effacée, évanouie, celle de l’enfant qu’il a été aux côtés de sa mère. Dans W ou le souvenir d’enfance (Denoël, 1975), il parle abondamment de la destruction de la mémoire et des procédés employés pour tenter de se reconstruire, ce qu’il qualifie lui-même d’un semblant de mémoire. Pour survivre, cette reconstruction s’avérait pour lui indispensable.
 
D’autres écrivains de la mémoire, comme le romancier français Patrick Modiano, avouent également être motivés dans leur démarche par une quête personnelle, difficile, mais combien essentielle. Modiano s’identifie comme un produit de l’Occupation et dit ne pas pouvoir s’empêcher d’écrire sur cette époque, pour lutter contre le silence et l’oubli. Ainsi, l’écrivain de la mémoire peut être considéré comme cet archéologue qui creuse et puise dans ces trésors inestimables que sont la mémoire collective et individuelle pour nous rappeler, entre autres, que le passé couve toujours sous la cendre. Car s’il existe une mémoire partagée, il existe également un silence partagé qui conduit inévitablement à une entreprise d’effacement de la mémoire collective, facilitée par l’aversion des élites et des classes dirigeantes pour ce travail de rappel qu’ils qualifient sans hésitation de « tyrannie de la mémoire ».
 
La « démémorisation » en Haïti
C’est bien ce qui se passe en Haïti, où les élites et les dirigeants du pays activent un processus de « démémorisation » ou d’effacement d’une mémoire collective. Avec le retour scandaleux de l’ancien dictateur Jean-Claude Duvalier, on tente de liquider en douce un passé de violence et d’entraîner tout un peuple dans une entreprise criminelle d’oubli, un abus d’oubli institutionnel cautionné par les gendarmes du monde ou par cette nébuleuse dénommée aujourd’hui « communauté internationale ». Comment ne pas être atterré à l’idée que pour beaucoup de jeunes Haïtiens, l’époque de la dictature des Duvalier n’évoque souvent rien de précis? Quand on considère que le travail des historiens sur cette période n’a pas encore pris son envol, on comprend combien est précieux celui des écrivains et des artistes, lesquels, à défaut d’être des sismographes, peuvent être des pendules qui marquent les temps et les soubresauts de l’histoire.
 
Cette tradition d’accompagnement des processus politiques par les écrivains n’est pas nouvelle, la littérature dite haïtienne la nourrit dès les lendemains de l’indépendance, en 1804. Elle a ensuite continué de se construire en s’inspirant abondamment des événements historiques et politiques. Plusieurs écrivains et poètes d’Haïti, toutes générations confondues, ont ainsi fait du travail sur la mémoire un questionnement majeur et récurrent dans leur œuvre. Parmi les plus connus, citons Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis et Émile Ollivier qui considérait « la mémoire (…) comme l’élément clé qui permet de relier le passé et le devenir ». Pensons aussi au roman le plus connu de Marie Vieux, Amour, Colère et Folie (Gallimard, 1968), qui constitue une peinture sans concession de la période duvaliériste.
 
Mais je laisserai les mots de la fin au professeur de littérature Claude Burgelin : « Dans la tradition grecque, les neuf muses étaient filles de Mnémosyne, la mémoire. Le mythe n’a rien perdu de son actualité : c’est en puisant dans les trésors sans fond de la mémoire individuelle ou collective, récente ou infiniment archaïque, que la littérature – et avec elle la civilisation? – trouvera les moyens de son renouveau » (La Recherche, no 344, juillet-août 2001).

La mémoire vivante

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