Relations Automne 2021 / Dossier

La théologie étudie avant tout l’acte de croire. Elle prend pour objet la construction subjective (elle-même en mouvement) de ce à quoi l’on croit, et non pas seulement les contenus des croyances. On comprend dès lors qu’elle ait subi des changements majeurs ces 50 dernières années, mais aussi qu’elle ait pu s’ajuster avec assez de fluidité à la période contemporaine, celle de la religion devenue subjective.

L’auteure, professeure associée à l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal, est présidente de la Société canadienne de théologie et membre de la collective féministe et chrétienne L’autre Parole

Dans les années 1970, le grand théologien catholique allemand Karl Rahner pouvait encore dire qu’une condition d’exercice de la théologie chrétienne est de vivre dans une société chrétienne, ou du moins dans un environnement où les représentations chrétiennes guident spontanément les existences. Pour lui, les discours théologiques partaient des interprétations des gens pour leur en offrir de nouvelles dans le cadre d’une grande conversation commune sur la signification du christianisme aujourd’hui.

Or, ces conditions n’existent clairement plus au Québec, hormis pour des groupes devenus minoritaires. On y observe non seulement le retrait de la religion de la sphère publique, mais aussi le recul des inscriptions dans les programmes de théologie universitaires. De plus, des transformations institutionnelles ont modifié les lieux où l’on pratique désormais la théologie (que ce soit dans un département, une école ou un centre d’études plutôt que dans des facultés en bonne et due forme). Cette nouvelle situation force à réfléchir à nouveaux frais le travail de la théologie et son adaptation à ces conditions nouvelles.

Croix protégée par une bâche de plastique au cimetière de La Romaine, septembre 2007. Photo : Valérian Mazataud.

POUR MIEUX COMPRENDRE LA SPIRITUALITÉ DES GENS

La définition classique de la théologie, telle que la proposait le théologien Anselme de Cantorbéry au XIe siècle, est de rechercher « une intelligence de la foi », sous-entendu de la foi chrétienne. Traduite pour le contexte actuel, la théologie vise désormais une analyse de la façon dont les personnes spirituelles se comprennent elles-mêmes en tant que telles. Cette posture nouvelle lui ouvre un champ immense qui n’est pas si éloigné de ses tâches séculaires. Confessionnelle, elle peut continuer d’énoncer les significations de la foi chrétienne dans le temps présent. Lorsque catholique romaine, elle peut se situer plus ou moins proche des positions du magistère. Déconfessionnalisée et plus en phase avec les déplacements contemporains du phénomène religieux, elle peut se tourner vers l’étude des constructions multiples de vies spirituelles dans le temps présent. Une de ses spécificités n’en demeure pas moins l’étude de ce processus d’autocompréhension.

Cette transformation de la théologie se produit un peu partout dans le monde, y compris dans les universités québécoises[1]. J’en traite dans mon livre Spiritualités féministes. Pour un temps de transformation des relations (PUM, 2021), où je présente une synthèse de la théologie féministe en contexte québécois. J’y navigue entre une interprétation féministe des symboles chrétiens et une analyse de spiritualités post-religieuses féministes. Pour prendre la mesure de ce déplacement de la théologie, considérons les conditions du temps présent en ce qui concerne la religion et la spiritualité.

Quatre-vingt-cinq pour cent de la population mondiale se dit religieuse,
un pourcentage qui s’accroît annuellement et qui, d’après
les prévisions de 2017 du Pew Research Centre de Washington,
devrait continuer d’augmenter légèrement au cours des prochaines
décennies.

QUELLE RELIGION SUBJECTIVE ? QUELLES SPIRITUALITÉS ?

Quatre-vingt-cinq pour cent de la population mondiale se dit religieuse, un pourcentage qui s’accroît annuellement et qui, d’après les prévisions de 2017 du Pew Research Centre de Washington, devrait continuer d’augmenter légèrement au cours des prochaines décennies. Si ces données sont percutantes, elles n’en cachent pas moins une forme de retrait de la religion sur le plan transnational, dû à une modification des manières de la vivre. Dans plusieurs pays, le rapport à la religion se transforme pour devenir subjectif et personnalisé. Le sociologue Reginald Bibby a proposé l’expression de « religion à la carte » pour décrire le phénomène. Cela veut dire que les individus qui s’identifient subjectivement comme religieux n’adoptent pas nécessairement la vision du monde proposée par un groupe religieux. Ils construisent plutôt leurs propres vues « à la carte », assez librement, retenant et rejetant à leur convenance les contenus proposés par les organisations religieuses. Dans ce sens, nous vivons dans un temps de post-religions organisées.

À ce phénomène s’ajoute celui des gens qu’on dit « spirituels, mais non religieux », qui situent leur vie spirituelle hors de tout cadre institutionnel. Ainsi, tout comme son objet, l’étude des spiritualités contemporaines ne peut être qu’éclatée. On trouve des dizaines de définitions de la « spiritualité ». Pour ma part, je propose de la concevoir comme la vie pleinement vécue. Comme une vie vécue au sein d’une toile de relations, non pas comme une fuite du monde, mais dynamisée par une énergie vitale qui comprend la joie, la souffrance, des abus, leur reconnaissance et leur refus, la construction de soi. Ainsi, la théologie du temps présent prend la forme d’une étude culturelle de l’acte de croire ou de l’acte de construire sa vie pleinement vécue.

J’ai commencé à faire de la théologie à la fin des années 1970. Depuis cette période, le champ disciplinaire a bien changé. Il a subi des mutations majeures provoquées par les transformations socioculturelles. Renouvelée tout en restant elle-même, comme le serpent qui perd sa couche de peau desséchée, la théologie demeure ainsi à mes yeux un domaine de pensée passionnant et pertinent.


[1] Quatre professeurs de diverses universités québécoises, Marc Dumas, Solange Lefebvre, Jean-François Roussel et Gilles Routhier, analysent de manière éclairante les déplacements de la théologie au Québec dans la revue Laval théologique et philosophique, vol. 75, no 2, 2019.

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