Relations mars-avril 2017

Violences : Entendre le cri des femmes

Helen Knott

Tes yeux font une courbe autour de moi (extraits)

L’auteure, issue des nations Dane Zaa et Nehiyawak en Colombie-Britannique, est poète et militante pour les droits territoriaux des peuples autochtones
 

Tes yeux
font une courbe
autour de moi.
 
Je te regarde t’efforcer
de trouver un chemin
pour me dépasser.
 
Ta vision est comme un remous
qui bouillonne
à côté de moi,
derrière moi,
qui me pousse,
me consume indirectement.
 
Il paraît
que le chemin de la moindre résistance
fait plier hommes et rivières
 
Je suis là.
J’ai résisté.
Je résiste.
Je ne t’ai pas fait plier.
 
Quel est le secret
de tes géants structurels ?
Et celui
de ta protection grêlée ?
Qu’est-ce qui fait la force
de tes fausses perceptions ?
 
Quelles croyances
as-tu nouées à mon corps ?
De quelles pathologies
as-tu teinté le pigment de ma peau ?
Quelle potion maléfique
tes aïeux ont-ils utilisée
pour me rendre
invisible ?
 
[…]
 
Mon visage peut être collé sur des affiches
qui te disent ce que je portais
la dernière fois qu’on m’a vue,
avec des descriptions précises,
une localisation pour les repères,
et tu as le choix de
regarder au-delà de moi…
de continuer
sans soucis.
 
Mon héritage et mes cheveux noir corbeau
ne sonnent pas
l’alarme.
Ça ne te bouleverse pas de
me rechercher,
parce que
tu ne m’as jamais
vraiment
vue.
 
Pourtant tu m’as bien vue.
Tu m’as vue sur les coins de rue,
lèvres rouges comme les sirènes,
rêves brisés comme
les seringues des trottoirs,
érotique comme les vitraux d’une église catholique,
soumise et silencieuse.
 
Tu me vois dans les files d’attente de l’aide sociale,
mains grand ouvertes,
attendant ce qui m’arrivera.
Boire des concoctions mortelles
Derrière les poubelles.
Tu me vois comme une statistique sur pattes,
Un stéréotype qui vit, respire et vomit.
 
Tu me vois au bar,
une blague de plus
pour toi et tes amis,
une squaw
de plus,
mais si tu veux baiser,
je suis ta
Pocahontas.
 
À tes yeux,
je suis jetable.
 
Voilà comment tu me vois.
 
Je ne mérite pas les étoiles,
je ne suis bonne qu’à être traînée sous les étoiles
et qu’à fournir du plaisir.
 
C’est étrange que tu ne réussisses pas
à me voir
quand je suis
couchée sur le dos, les lèvres boursouflées,
le corps gonflé et battu,
meurtri, méconnaissable.
Je n’attire toujours pas ton attention ?
 
Allez poupée,
emmène-moi dehors en dansant.
Je crois qu’elle voulait seulement
s’amuser,
il paraît qu’elle avait
des comportements à risque.
C’était inévitable, disent-ils.
Voilà comment tu me vois.
 
Jamais comme la fille de quelqu’un.
Jamais comme la mère de quelqu’un.
Jamais comme la tante, la sœur, l’amie.
Jamais je ne suis perçue
comme forte,
comme fière,
comme résiliente.
Jamais comme ce que je suis.
 
On m’a enfin donné les étoiles,
couchée sur les routes de campagne pour les regarder,
dans les caniveaux et les ruelles,
sur les bouts fantomatiques de
sentiers pierreux et oubliés.
Ton immensité
m’avale.
Est-ce que j’entre dans ton champ de vision ?
 
[…]
 
Parce que j’ai l’impression
que tes yeux
font une courbe
autour de moi.
 

Poème paru dans Emmanuelle Walter, Sœurs volées, Lux, 2014, p. 210-215. Traduit de l’anglais par Alexandre Sánchez.

Violences : Entendre le cri des femmes



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