Relations Été 2021

Aux champs, citoyens ! Agroécologie et transition juste au Québec

Amélie Descheneau-Guay

Tant que j’ai du respir dans le corps – Réalisation : Steve Patry

Une semaine après le lancement de ce film puissant, à l’automne 2020, le campement de fortune de la rue Notre-Dame à Montréal était démantelé de force dans un contexte de crise du logement quasi permanente. Si l’analyse de ces enjeux est nécessaire (Relations y consacrait d’ailleurs son dossier « Itinérance : de la détresse à l’accueil », en décembre 2011), c’est à une compréhension qui transcende les seules dimensions sociopolitiques que nous convie ici le réalisateur Steve Patry.

Quiconque a déjà côtoyé ces êtres broyés par la vie, toujours debout, saisit rapidement la nature de la démarche de Patry : une démarche d’accueil. Celui de l’autre, de l’Autre, de la souffrance, de la peur, du rejet, de la violence, de l’abandon. Le réalisateur suit des équipes d’intervention de première ligne (médecins, services sociaux, corps policiers, etc.), mais ce sont surtout les visages et les cœurs des personnes aidées qui nous restent, longtemps après le visionnement du film. C’est que Patry réussit le double exploit de rendre visible l’invisible et de montrer, sans voyeurisme ni bienveillance arrogante, l’effort de survie acharné de ces personnes, la puissance de leur dignité.

La caméra du réalisateur capte le regard de ces hommes de la rue, dont quelques-uns portent le film à eux seuls. Il y a d’abord le regard sur le monde de Gilles, un homme au tempérament méfiant et solitaire qui s’identifie comme chef de meute et dont les chiens ont été placés dans un refuge pendant l’hiver. Ses problèmes de santé l’affaiblissent, mais il ne veut pas pour autant fréquenter « les ressources » et souhaite pouvoir regagner sa remorque dès qu’elle sera réparée. En attendant, Gilles ne dort « nulle part », se réchauffe dans une station-service à proximité de son abri de fortune ; il n’a pas d’endroit où se reposer, pour paraphraser l’Évangile selon Matthieu (8 : 20). Quand on écoute Gilles nous dire, son regard bleu perçant noyé par l’émotion, qu’il « n’est pu capable de la race humaine », on devine avant qu’il ne les nomme les sévices qu’il a dû subir pour se traiter lui-même comme un chien. Depuis qu’il a été meurtri au plus profond de son âme, il ne veut plus être attaché ni à des ceintures de sécurité, ni à des endroits où il pourrait se reposer, ni même au monde humain.

Un deuxième regard sur le monde capté par Patry est celui de King James, un dépendant au crack qu’on écoute d’abord d’une oreille inattentive avant d’être soudainement happé par sa vivacité d’esprit et par la profondeur de sa réflexion : « tout le monde mérite d’être aimé, même les fous. Surtout les fous », déclare-t-il, lui-même étranglé par l’émotion, surpris peut-être par la vérité de son propos. « Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages. Il a choisi les choses faibles pour confondre les fortes. Dieu a choisi les choses viles et celles qu’on méprise pour réduire à néant celles qui sont importantes », poursuit-il, citant la Première épître de Paul aux Corinthiens (1 : 27). Ce que l’on croyait au premier abord être un délire de consommation se révèle finalement une réelle leçon d’humilité venant d’un homme qui a tout perdu.

Enfin, on accède au regard sur le monde de Frank, un être que l’on sent à la fois fort et extrêmement fragile, qui se décrit lui-même comme alcoolique. Frank doit se réveiller la nuit pour boire, il boit du matin au soir, de grandes quantités, c’est son « café ». Son corps commence à lui envoyer des signaux d’épuisement et Frank veut arrêter de boire, ou au moins diminuer, car il commence à cracher du sang. Le regard de Frank sur le monde est doux, triste, calme et encore amoureux : sa copine l’a quitté parce qu’il buvait trop. Il dit vouloir arrêter pour elle. Pour qu’elle revienne le voir. Il a emménagé depuis peu dans une nouvelle maison de chambres, seul, et doit limiter ses visiteurs puisque ses fréquentations ont tendance à abuser de son hospitalité. Vulnérable et fragilisé par sa dépendance, Frank laissait des gens s’installer dans son appartement, causant des « désordres à l’ordre public ». C’est que les cœurs de Frank, de Gilles et de King James sont si bons qu’eux aussi veulent accueillir leurs semblables.

À l’heure où les médias sociaux cultivent le simulacre, dans une société de l’image à la recherche constante du faux érigé en authentique, le film de Patry nous met face au réel existant loin des jeux d’apparence. Celui du froid des rues de Montréal en plein hiver, où la vie quotidienne est à mille lieux de nos vies virtualisées, où l’humilité n’est pas une posture ou un faux semblant mais l’être-au-monde d’hommes survivants.

Tant que j’ai du respir dans le corps
Réalisation : Steve Patry
Production : Les Films de l’Autre
Québec, 2020, 75 min.

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