Relations mai 2008

Le syndicalisme dans la tourmente

Jean-Marc Piotte

Syndicats : le choc de la mondialisation

La mobilité accordée aux capitaux a contribué à transformer les modèles d’entreprises depuis les années 1970. Concurrence et maximisation des profits sont devenus les mots d’ordre dans un monde du travail éclaté où les syndicats québécois se trouvent confrontés à de nouvelles réalités qui minent souvent leur force revendicatrice.

L’auteur, philosophe et politologue, est professeur émérite au Département de science politique de l’UQAM

En 1996, l’Office national du film produisait un excellent documentaire de Michel Murray et Richard D. Lavoie, intitulé L’usine. Ce film présente, dans le cadre de la mondialisation, les modifications apportées à l’organisation du travail dans l’usine Saint-Maurice de Shawinigan, productrice de câbles électriques pour Alcan, maintenant fusionnée avec Rio Tinto.

Le cas est emblématique d’une transformation majeure qui s’est généralisée depuis les années 1980. Cette usine fait partie d’un réseau qui en compte six, dont quatre sont aux États-Unis. Ce réseau est dirigé à partir du siège social d’Alcan-câble à Atlanta, en Géorgie, où l’on planifie au moyen d’un méga-ordinateur la production de l’ensemble des usines, comme si elles n’en formaient plus qu’une seule. Plusieurs informaticiens de Saint-Maurice qui s’occupaient de programmer la production ont ainsi été mis à pied.

Chaque usine est mise en concurrence avec les autres en fonction d’une seule exigence : laquelle produit le plus de câbles électriques et de meilleure qualité au moindre coût? Celle de Saint-Maurice est confrontée à celle de Bay Saint Louis, dans l’État du Mississippi, où le code du travail permet à l’employeur de congédier à volonté un employé et où il n’y a pas de syndicat. Le pdg, un Québécois d’origine, peut communiquer directement avec les employés sans cet intermédiaire « encombrant ». Le partenariat est le mode de gestion de l’entreprise. Les travailleurs assument les responsabilités exercées auparavant par les contremaîtres, planifient le travail en équipe et entre les équipes, même si leur travail demeure toujours contrôlé d’en haut. Ils sont appelés à se dévouer pour l’usine, comme si elle était la leur. Chaque équipe y pénètre dix minutes plus tôt que prévu afin de faire le suivi avec l’équipe précédente. Ce temps n’est évidemment pas rémunéré. On y travaille sept jours, souvent douze heures par jour ou par nuit, tandis qu’au Québec, la semaine de travail compte cinq jours, l’employeur devant payer temps double les fins de semaine.

Le syndicat des travailleurs de Saint-Maurice (CSN), très combatif dans les années 1970, jouissait de la meilleure convention collective dans le secteur. Craignant la perte d’emplois, voire la fermeture de l’usine, il a accepté d’entrer dans une démarche de partenariat en vue d’accroître la productivité. De revendicateur, il est devenu cogestionnaire : les revendications font depuis place au dialogue, à la compréhension des contraintes du marché, à la responsabilisation des travailleurs et à la négociation permanente. Au nom de la préservation de l’emploi, la défense du salaire et des conditions de travail est subordonnée au just in time, à la qualité totale, bref, à la croissance du profit. Malgré ces concessions, les travailleurs ont dû accepter, l’automne dernier, une nouvelle convention collective qui impose, comme à Bay Saint Louis, des horaires de douze heures. De plus, les effectifs ont été réduits à une centaine d’employés alors qu’ils étaient 170 quelques mois plus tôt : la vigueur du dollar canadien et le ralentissement de la construction résidentielle aux États-Unis expliqueraient, selon l’employeur, cette réduction.

Le partenariat

La Confédération des syndicats démocratiques (CSD) a été la première à préconiser le partenariat au Québec, suivie par la Confédération des syndicats nationaux (CSN) et plusieurs des syndicats affiliés à la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) au début des années 1990. Il fallait prendre l’offensive, disaient-ils, alors qu’il s’agit toujours, en réalité, au nom de la sauvegarde de l’emploi, d’assumer les contraintes de l’entreprise, de collaborer avec le patronat afin d’augmenter la productivité et d’adhérer à une nouvelle politique patronale d’organisation du travail.

Cette compréhension des contraintes de l’entreprise a été, par exemple, facilitée par le Fonds de solidarité de la FTQ (FSTQ). Ce dernier recrute chaque année des centaines de syndiqués auxquels il enseigne comment lire le bilan financier d’une entreprise afin d’en faire de bons vendeurs des REÉR du Fonds. Mais comment comprendre la comptabilité d’une entreprise sans adhérer à sa logique? Car on n’enseigne pas cette lecture en l’inscrivant dans les rapports sociaux et le système capitaliste – ce que le Fonds pourrait pourtant faire avec le programme d’éducation, produit à sa demande, qu’il n’utilise pas car ce serait critiquer le système dans lequel il s’intègre harmonieusement.

Avec ou sans partenariat, les syndicats sont souvent contraints de négocier à rabais. Ainsi, les usines de Dorval, Saint-Laurent et Mirabel de Bombardier Aéronautique avaient des coûts de production plus élevés que celles de Toronto et de Belfast (Irlande du Nord) : les syndicats ont accepté de rouvrir leurs conventions collectives et de faire des concessions de plusieurs millions de dollars afin d’obtenir l’éventuel assemblage de la série C. Ils l’attendent toujours et ces concessions majeures n’ont pas empêché l’entreprise, quelques mois plus tard, de transférer la production de ses harnais électriques (l’ensemble du câblage électrique de ses avions) à sa nouvelle usine de Queretaro, au Mexique, entraînant la perte de 400 emplois au Québec. De plus, le 23 février dernier, Pierre Beaudoin, président et chef de l’exploitation, affirmait que compte tenu de la vigueur du dollar canadien, les gouvernements canadien et québécois devaient se montrer plus généreux en donnant plus que les 350 millions de dollars US déjà promis. Il ajoutait que les travailleurs devront de nouveau faire leur part lors des prochaines négociations collectives, sinon l’assemblage final de la série C pourrait être transféré dans un des États américains! Les travailleurs de l’usine Olymel de Saint-Hyacinthe – eux aussi pour sauver leurs emplois – se sont résignés à une réduction de 20 % de leur salaire et à une plus grande flexibilité dans l’organisation du travail. Pourtant, Olymel appartient à la Coop fédérée, mais celle-ci se comporte envers ses travailleurs comme les entreprises privées les plus intransigeantes. On pourrait multiplier les exemples. Peu de semaines se déroulent sans qu’un syndicat au Québec ne recule devant les demandes de l’employeur, et cela fait rarement la manchette des journaux.

Les conséquences

Les syndicats, en acceptant la nouvelle organisation du travail, respectent aussi les souhaits de la majorité de leurs membres qui se déclarent généralement plus satisfaits de leur travail qu’autrefois, préférant devenir responsables plutôt que de subir le joug du contremaître. Les syndiqués reconnaissent toutefois travailler plus dur et plus intensivement qu’hier et semblent, selon les enquêtes, s’y résigner.

Le stress au travail – à ne pas confondre avec le harcèlement – s’est ainsi répandu. Il faut comprendre que dans le travail en équipe, les absences répétées, les retards ou la faible performance d’un individu accroissent le travail des pairs ou réduisent la performance du groupe. Aussi, les pairs et la direction exerceront-ils des pressions sur le fautif pour qu’il devienne plus performant. Celui qui faillit est vu comme ayant des faiblesses individuelles et psychologiques, alors que cette situation est de nature sociale et relève de la nouvelle organisation du travail dont est responsable l’entreprise.

Tout cela s’inscrit dans un marché du travail de plus en plus fragmenté par l’utilisation croissante des travailleurs atypiques. La précarisation massive du travail n’a pas simplement pour fonction de maintenir la production en réduisant le temps de présence des salariés à ce qui est strictement nécessaire pour répondre aux demandes fluctuantes des clients, comme cela est souvent le cas dans le secteur des services. Elle vise également à créer, partout et de manière permanente, de la concurrence entre les travailleurs, en opposant tant la main-d’œuvre qualifiée que non qualifiée. Cette compétition individuelle pour demeurer ou pénétrer au cœur du processus de production contribue à mobiliser les salariés autour des objectifs de l’entreprise et est rarement entravée par des mouvements collectifs et syndicaux de résistance.

Les résistances?

Les travailleurs sont capables de comprendre la réalité des rapports de force entre syndicat et patronat lorsque leurs dirigeants leur donnent l’heure juste, au lieu de présenter comme solution d’avenir ce qui constitue un compromis et, parfois, une compromission. Pourquoi les dirigeants syndicaux ne reconnaissent-ils pas, devant leurs membres, que les décisions stratégiques concernant la vie de l’entreprise sont prises là où le partenariat est inexistant, c’est-à-dire dans les sièges sociaux où les intérêts des dirigeants et des actionnaires priment? Plusieurs syndicats ont d’ailleurs cessé de présenter la solution patronale – le partenariat – comme une solution syndicale. Ils doivent aller plus loin : avouer que le partenariat et la nouvelle organisation du travail sont traversés par des rapports de force, ce qui demeure une condition minimale pour leur transformation possible et souhaitable en faveur des travailleurs.

Concernant les travailleurs précaires, certains syndicats ont œuvré à combler le fossé entre ceux-ci et les travailleurs réguliers, en réussissant à les intégrer à l’unité d’accréditation, en obtenant des améliorations de leurs conditions de travail et en arrachant des bonifications de leurs revenus. D’autres efforts pourraient être faits. Pourquoi ne pas s’inspirer de la lutte des femmes syndiquées des années 1970 en favorisant, dans chaque syndicat, la création d’un comité des précaires? Cela contribuerait à leur participation à la vie syndicale. Ailleurs, là où les syndicats établis ne les ont pas pris en charge, des syndicats constitués uniquement de précaires se sont formés. Ils se développent dans l’adversité, répondent à des besoins et peuvent favoriser un renouvellement des orientations des fédérations, des syndicats et des centrales syndicales.

Par ailleurs, dans une période où les syndicats sont sur la défensive et souvent acculés au pied du mur, ils ont besoin de la connivence des divers mouvements sociaux en vue d’accroître leur crédibilité et de profiter, souvent aussi, d’un effet dynamisant. Certains syndicats et occasionnellement des centrales syndicales s’allient ainsi avec des groupes et mouvements sociaux qui contestent, sur un point ou un autre, la logique du capital. Ils acceptent, en rechignant parfois, de mettre au service de ces alliances leurs ressources financières et leur capacité de mobilisation, très supérieure à celle des groupes communautaires, sans chercher à imposer leur propre ordre du jour. La Coalition Eau Secours!, la Coalition Solidarité Santé, le Collectif pour un Québec sans pauvreté, entre autres, fournissent quelques exemples de cela.

Diverses initiatives ont aussi été lancées pour renforcer la solidarité internationale des travailleurs dans le contexte de la mondialisation. L’un de ces projets méconnus est la formation, en 1994, du Réseau québécois sur l’intégration continentale (RQIC), l’une des coalitions responsables du deuxième Sommet des peuples, tenu à Québec en 2001. Il est composé d’organisations populaires, syndicales, étudiantes, de coopération internationale, communautaires et environnementales ainsi que de groupes de recherche. Ensemble, avec des moyens qui demeurent toutefois trop limités compte tenu des enjeux, ils posent un regard critique sur l’intégration économique et le libre-échange dans les Amériques. Ils proposent d’autres modèles de développement, plus respectueux des droits humains et environnementaux. Le RQIC est lié à d’autres réseaux similaires et fait partie de l’Alliance sociale continentale. Point intéressant à noter, il y défend la nécessité que les réseaux sociaux du Nord et du Sud restent solidaires dans leur travail commun, alors qu’en Amérique latine, on est tenté de consolider ses alliances sur une base régionale en faisant fi des réseaux sociaux du Nord, identifiés au pôle dominant.

Plus largement, les tentatives de coordination internationale des luttes syndicales se font par l’intermédiaire de la toute nouvelle Confédération syndicale internationale (voir dans ce dossier l’article de S. Soussi) et à travers les fédérations syndicales internationales. Mentionnons la Fédération internationale des organisations de travailleurs de la métallurgie, dont font partie les Métallos de la FTQ, l’Internationale de l’Éducation, dont sont membres la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) et la Fédération nationale des enseignants et des enseignantes du Québec (FNEEQ, CSN) et l’Internationale des Services publics, où œuvre le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP, FTQ). Ces fédérations organisent des rencontres où les dirigeants de syndicats de différents pays peuvent échanger informations et stratégies.

Ces rencontres révèlent l’écart considérable entre la pratique du syndicalisme dans le Sud et dans le Nord. À ce chapitre, beaucoup d’efforts sont consacrés au Québec à aider les syndicalistes des pays peu développés. C’est la tâche à laquelle s’est voué le Centre international de solidarité ouvrière (CISO), fondé dès 1975, et qui a joué un rôle d’éveilleur de conscience. Il regroupe la FTQ, la CSQ, la CSN, le Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ) et la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec[1] (FIQ), entre autres. Il organise des stages et des sessions de formation et suscite la création de projets de coopération entre syndicats.

Le CISO assure également le secrétariat pour la Coalition québécoise contre les ateliers de misère (CQCAM) qui regroupe des représentants de syndicats, d’ONG et de groupes étudiants. Parallèlement aux campagnes sur le commerce équitable, qui s’adressent aux individus consommateurs, la Coalition promeut l’adoption de politiques d’achat responsable auprès des institutions, tant publiques que privées, afin qu’elles ne s’approvisionnent qu’auprès d’entreprises respectant les normes fondamentales du travail définies par l’Organisation internationale du travail.

Il apparaît clairement que face à la mondialisation néolibérale, les syndicats, comme l’ensemble des mouvements sociaux progressistes, ne peuvent se battre seuls, chacun dans leur coin, isolés. Les enjeux sont fondamentaux et les obstacles, énormes. Ils doivent renforcer leurs stratégies d’action commune et leur coordination, refuser de n’être qu’un frein à l’avancée du néolibéralisme et œuvrer au développement des conditions qui permettraient d’engranger des victoires non seulement pour les travailleurs, mais pour l’ensemble de la population.


[1] Ex-Fédération des infirmiers et des infirmières du Québec (FIIQ).

Le syndicalisme dans la tourmente

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