Relations juin 2010

Des voies pour réinventer l'économie

Louis Gill

Sus aux retraites par capitalisation

L’auteur est économiste et professeur retraité de l’UQAM

La crise déclenchée en 2007-2008 est venue rappeler une fois de plus à quel point les régimes de retraite par capitalisation sont vulnérables aux fluctuations des cours boursiers et comment les épargnes de plusieurs années, voire de toute une vie de travail, peuvent être anéanties – sinon gravement dévalorisées. Non seulement ces régimes ont-ils subi de lourdes pertes financières au cours des deux dernières années, mais ils ont été gravement frappés par les faibles taux d’intérêt de la dernière décennie et acculés en grand nombre à d’irréparables déséquilibres financiers qui ont incité entreprises et gouvernements à en réduire les avantages.

Les régimes par capitalisation, plus précisément les régimes « à prestations déterminées »[1], sont pour la plupart entrés en déficit de capitalisation ou de solvabilité. Ils ont dès lors été soumis à d’intenses pressions patronales visant à les remplacer par des régimes « à cotisations déterminées », qui reportent l’ensemble du risque sur les salariés cotisants, forcés de gérer eux-mêmes les placements sur lesquels reposeront des revenus de retraite dénués de toute garantie et de tout lien avec les cotisations annuelles, qui sont le résultat d’une négociation entre l’employeur et l’employé.

Il en découle une individualisation de la protection en vue de la retraite, déjà bien en place avec le régime des REÉR, et une transformation par le fait même des salariés et de la population en général en boursicoteurs. La préoccupation obsessionnelle à l’égard des marchés boursiers devient ainsi une dimension naturelle de la vie d’un nombre grandissant de personnes, qui consultent quotidiennement les cotes en bourse dans l’attente anxieuse de meilleurs rendements – inévitablement obtenus au détriment des travailleurs actifs – et qui alimentent ainsi la course spéculative ruinant périodiquement les épargnes.

Une question cruciale s’impose à la lumière de ces constats. Souhaite-t-on préserver ce système de retraites par capitalisation en dépit de ses graves tenants et aboutissants ? Ne serait-il pas plus opportun d’envisager un changement de cap en faveur d’un régime universel de retraites par répartition fondé sur la solidarité entre les générations ? En vertu d’un tel régime, les cotisations des travailleurs actifs financent directement les prestations des retraités sans passer par les marchés financiers. La Pension de sécurité de la vieillesse au Canada repose déjà sur un tel système, qui est par ailleurs le fondement des retraites dans la plupart des pays européens.

Ce système était aussi la norme dans l’ensemble de l’Amérique latine jusqu’à ce que le rouleau compresseur néolibéral impose des régimes par capitalisation dans plusieurs pays. Ce fut d’abord au Chili, sous la dictature de Pinochet, où une privatisation complète des retraites fut décrétée dès les années 1980, puis en Argentine où le bilan négatif de quatorze années de corruption et de pillage des régimes par leurs gestionnaires privés, au détriment des retraités, a conduit le gouvernement, avec une forte majorité des deux chambres et l’appui des syndicats, à nationaliser les régimes de retraite en 2008. Il a ainsi rétabli les caractères d’équité et de démocratie qui prévalaient auparavant sous le système des retraites par répartition.

Mais un régime de retraite nationalisé qui demeure un régime par capitalisation ne garantit pas la sécurité de la retraite, car il dépend toujours des aléas des marchés. Pour illustrer, n’oublions pas que la Caisse de dépôt et placement du Québec, qui gère en particulier les fonds des régimes de retraite gouvernementaux, ainsi que ceux du Régime des rentes et du Fonds d’amortissement des régimes de retraite, est une entité gouvernementale, mais que, investis sur les marchés financiers, ces fonds ont perdu 25 % de leur valeur dans la débandade de 40 milliards de dollars dont la Caisse a été victime, en 2008.

D’où l’occasion d’une large réflexion sur les avantages d’un régime universel de retraites par répartition fondé sur la solidarité entre les générations. Un tel débat est inexistant au Québec, où la seule préoccupation est le sauvetage des régimes par capitalisation, sérieusement mis à l’épreuve par la crise financière. Ce débat enflamme pourtant de nombreux pays, notamment la France. Depuis les années 1990, de puissantes mobilisations de masse s’y sont déroulées pour faire échec aux velléités du patronat et du gouvernement de réduire de manière draconienne les avantages des régimes par répartition et de faire ainsi apparaître la fausse solution des retraites par capitalisation comme un complément obligé, avec l’intention de parvenir à évacuer complètement les retraites par répartition. On comprend qu’il s’agit d’un enjeu de taille qui oppose des intérêts profondément différents : la sécurité à la retraite de dizaines de millions de personnes et les immenses profits qu’attendent banquiers et sociétés d’assurance d’une éventuelle prise en main de leurs épargnes.



[1] Qui garantissent des prestations de retraite égales à un certain pourcentage du salaire moyen des dernières ou des meilleures années de travail (généralement de trois à cinq).

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