Relations novembre 2004
Sur les traces de la mort
De la mort, nous ne pouvons rien dire. Nous pouvons seulement repérer les traces qu’elle laisse en nous et autour de nous. La mort nous renvoie à une question qui hante l’humanité depuis ses débuts : qui sommes-nous, quelle représentation nous faisons-nous du genre humain? Impossible d’échapper à une telle interrogation, qui finit toujours par nous rattraper. La mort nous confronte également avec notre difficulté – personnelle et collective – à assumer les limites de notre place dans l’univers.
Comme chaque grand passage de la vie, un décès donne lieu à une cérémonie plus ou moins solennelle qui marque la solidarité de la personne décédée avec sa lignée et sa communauté. À travers un rituel souvent élaboré depuis des générations, les rites funéraires permettent de surmonter l’absence, de réguler la violence de la mort et son caractère irréversible. Ils mettent en scène l’existence afin de l’inscrire dans un sens qui transcende les simples individus. Ils opèrent une séparation entre le monde des vivants et celui des morts en définissant des frontières symboliques. Le temps du deuil peut alors commencer.
Or, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nos sociétés qui regorgent d’innombrables possibilités techniques, y compris au service de la vie, veulent s’accomplir dans la domination performante des forces de la nature en se suffisant à elles-mêmes. Nous cultivons l’illusion de maîtriser la souffrance, le mal et la mort. Nous rêvons d’en faire sans cesse reculer les limites jusqu’au point de les éradiquer définitivement. L’au-delà s’efface alors de l’horizon du monde pour faire place à un présent sans passé ni avenir. Les questions de sens sont rejetées dans la sphère privée et affective, dépourvues de toute transcendance et dimension spirituelle, livrées au marché florissant de l’industrie funéraire qui récupère la gestion symbolique de la mort. Ces questions sont pourtant vitales.
Mais on ne se débarrasse pas si facilement de la mort. Mise à la porte, ne risque-t-elle pas de revenir par la fenêtre? Son occultation par notre société technicienne et marchande ne serait-elle pas mortifère, porteuse d’une violence camouflée atteignant en profondeur la société elle-même? Au cœur d’un monde pluraliste, est-il possible de réintégrer la mort dans une sphère symbolique signifiante?
C’est à travers un regard pluriel sur cette réalité si prégnante que Relations apporte quelques éléments de réponse à ces questions complexes. Luce Des Aulniers, anthropologue, se confronte à la violence de la mort et débusque les chemins qu’emprunte son déni dans la société actuelle, qui consiste, au fond, à refuser de lier la vie et la mort. À travers une analyse de l’évolution de l’industrie funéraire au Québec, le sociologue Sébastien St-Onge montre que la façon dont la société dispose présentement de ses morts révèle combien le lien social s’est fragilisé et la culture fragmentée. Marc Chabot, quant à lui, nous entraîne dans une méditation poétique et philosophique pour mettre des mots sur ce point de non-retour où tout commence par l’absence avant de se transformer en souvenir, en mémoire et en histoire. Guy Paiement, Marco Veilleux et Gregory Baum tentent d’éclairer l’une ou l’autre facette que prend ce mystère dans la perspective de l’espérance chrétienne ouverte par la résurrection du Christ.
Les œuvres et les textes de notre artiste invitée, Ozanne Tremblay, décédée en 1997 à la suite d’un rude combat livré contre la maladie, sont une autre fenêtre ouverte à nos sens. Dans ses peintures, la vie et la mort s’unissent simultanément. La figure humaine tente de prendre toute sa place en se déployant, se contorsionnant, s’étalant pour résister et se soumettre. Joies et difficultés s’y mêlent avec une grande intensité. Les couleurs éclatent. Tout se ramifie.
Ce numéro paraît quelques semaines après le décès d’Hélène Desmarais, survenu le 6 septembre dernier. Nous le lui dédions en hommage. Hélène a travaillé à la revue comme secrétaire et responsable des abonnements de septembre 1979 à septembre 2004. Tout au long de ces 25 années, les artisans de Relations ont pu hautement apprécier sa fidélité, sa présence discrète non dépourvue d’humour, son efficacité et son goût du travail bien fait. Durant sa maladie, dont l’évolution fut très rapide, Hélène a contribué sans le savoir à l’élaboration de ces pages. Alors que son corps était malade et la faisait souffrir, elle regardait au-delà des apparences, manifestant son désir de voir fleurir la vie là où tout s’arrête de vivre. Son départ nous a vivement affectés. Nous assurons sa famille, son époux et ses enfants de notre sympathie et de notre soutien. Qu’ils sachent que les liens que nous avons tissés ne s’effaceront pas.


