Relations Été 2021
Spiritualités féministes. Pour un temps de transformation des relations – Denise Couture
Ce livre arrive à point nommé dans ma vie alors que je suis interpellée jour après jour – comme femme, chrétienne et citoyenne – par la parole des femmes et des personnes marginalisées qui se libère peu à peu en dénonçant les violences subies. La démarche proposée par l’auteure fait œuvre utile dans le monde de plus en plus polarisé dans lequel nous vivons, alors que les institutions censées assurer la dignité, le respect, la justice et l’égalité faillissent à l’obligation d’égalité qui leur incombe. Cet ouvrage nous offre la possibilité de suivre l’évolution d’une pensée théologique féministe façonnée par un parcours de vie placé sous le signe de la disponibilité aux événements et de l’attention aux relations, surtout à celles qui révèlent des inégalités tenaces et inacceptables.
Le sous-titre « Pour un temps de transformation des relations » est donc tout à fait juste. Ce ne sont pas uniquement les relations entre les hommes et les femmes qui sont ici scrutées dans une perspective féministe, mais bien toutes celles qui ont marqué les 30 ans d’engagement, de réflexion et de production théologique de l’auteure en tant que théologienne catholique et femme blanche privilégiée du Nord, incluant ses liens avec des femmes d’origines, de classes sociales et de parcours spirituels divers. Au fil des expériences relatées, des lectures et des questions théologiques évoquées – par elle-même ou par ses étudiantes et étudiants –, c’est non seulement le féminisme qui est revisité, mais une quête théologique et humaine intégrant les enjeux de genre, de racisme et de colonisation qui est proposée.
Rappelant la démarche vécue au sein de la collective chrétienne féministe L’autre Parole pour adopter la désignation « Dieue », Denise Couture précise que ce choix, fait à la fin des années 1980, est « contextuel, situé, local, limité et temporaire » (p. 95). Alors que le champ du religieux est souvent réduit à des dogmes et à des croyances considérés immuables, c’est plutôt une inscription créatrice au sein d’une tradition qui est ici proposée. Une attitude de liberté intérieure se précise au fil des pages, qui rend possible les déplacements personnels, spirituels et intellectuels. Cette démarche – qui consiste à nommer, célébrer, vivre et penser de façon nouvelle – demande de l’humilité pour que la quête demeure ouverte. On sent à la lecture que les pistes et les concepts explorés restent les meilleurs disponibles jusqu’à ce que de nouveaux questionnements les bousculent et obligent à reprendre l’exigeant travail de vérité.
Le dernier chapitre, intitulé « Déconstruire un phallocentrisme religieux », est consacré à la position officielle de l’institution catholique sur les rapports entre les hommes et les femmes. C’est la « théologie de la femme », l’appropriation cléricale du féminisme qui y est déconstruite, ainsi que l’idéal féminin dont les textes officiels font l’apologie pour mieux contrôler les femmes et interdire leur pleine participation à l’ensemble des sphères de l’Église. En s’appuyant sur les travaux de Johanne Philipps, l’auteure termine son ouvrage en évoquant un chantier de contestation juridique de la discrimination envers les femmes exercée par les dirigeants religieux et soutenue par les États. Ces derniers, au nom de la non-ingérence dans le champ du religieux, s’accommodent et renforcent ces pratiques. Mon seul regret à la lecture de ce chapitre est de sentir une rupture dans le ton et la méthodologie employés par rapport aux autres chapitres. Il reste aussi à faire la critique de l’Église catholique dans son rapport aux femmes à partir de l’expérience et des réflexions de nos sœurs et frères du Sud, qui sont par ailleurs aujourd’hui en plus grand nombre dans cette Église.
Au final, l’ouvrage dévoile avec pédagogie des questions complexes tout en demeurant accessible à un lectorat non spécialisé dans les questions théologiques. Dans l’esprit qui anime l’auteure, ce livre accompagne les croyantes et croyants dans un exercice exigeant d’intelligence de la foi dont nous ne pouvons plus faire l’économie.
Spiritualités féministes. Pour un temps de transformation des relations
DENISE COUTURE
Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2021, 250 p.


