Relations août 2008

Fragilités

Marc-André Gagnon

Spirale de la crise financière

L’auteur est chargé de cours en économie à l’UQAM et à l’Université de Montréal

L’importance de cette dérive et ses conséquences sur les gens ordinaires, particulièrement les plus démunis, restent mal comprises.

L’actuelle débâcle financière, c’est d’abord la crise dans le secteur sous-prime (subprime), soit les prêts à risque accordés aux ménages américains les plus fragiles financièrement pour leur permettre d’accéder à la propriété. Ces ménages ayant longtemps conservé un accès facile au crédit moyennant une prime sur le taux d’intérêt, cela a contribué à créer une « fausse classe moyenne », surendettée et vivant de sa capacité à hypothéquer l’accroissement de la valeur de sa maison pour payer ses fins de mois.

Cette capacité de surendettement des Américains était rendue possible par les nouveaux instruments financiers appelés produits dérivés. En gros, les banques amalgamaient ensemble des séries de créances personnelles selon leur cote de risque et les revendaient sur les marchés financiers comme des titres ordinaires. C’est ce qu’on appelle la titrisation. L’objectif : face au risque du défaut de paiement de la personne insolvable, disperser les risques dans l’ensemble des marchés, avec profits à la clé.

Le simple essoufflement de la bulle immobilière aux États-Unis a conduit à l’effondrement de ces arrangements financiers aussi fragiles que téméraires, visant à endetter toujours davantage ceux qui n’en avaient pas les moyens. Alors que l’accès au crédit devient maintenant très difficile pour les plus pauvres, les saisies de maisons augmentent de manière exponentielle puisque plusieurs ménages se retrouvent avec des hypothèques plus élevées que la valeur de leur maison. Paul Krugman, chroniqueur au New York Times, estime à 7000 milliards de dollars la perte de valeur dans l’immobilier américain d’ici la fin de l’année. Le FMI estime le coût de cette crise liée aux créances titrisées à près de 1000 milliards. Si certains prétendent que la crise sera semblable à la Grande Dépression de 1929, elle sera à tout le moins plus importante en valeur que les crises de 1990 (bulle immobilière) et de 2001 (bulle technologique) combinées.

Mais la crise ne s’arrête pas là. Les possesseurs de ces titres, normalement des banques, peuvent aussi être acculés à la faillite. Car qui possède quoi? Personne ne le sait. Les banques, qui doivent constamment transiger entre elles et se faire crédit sur les marchés interbancaires deviennent méfiantes et préfèrent restreindre leur crédit, diminuant d’autant les liquidités nécessaires en pareilles circonstances. Or, sans ces liquidités, les institutions en difficulté font faillite, risquant d’entraîner avec elles les banques qui leur avaient déjà fait crédit. Les autorités monétaires, craignant un effondrement de l’ensemble d’un système déréglementé à outrance, interviennent donc massivement en émettant des liquidités, en baissant le taux d’intérêt et en empêchant le naufrage des banques en difficulté. En Angleterre, le gouvernement britannique a nationalisé « provisoirement » la Northern Rock en dépensant des milliards en fonds publics. Aux États-Unis, la Réserve fédérale s’est engagée dans le sauvetage de la banque d’investissement Bear Stearns; et ce n’est que le début. Chaque intervention des autorités monétaires pour sauver une banque envoie un signal clair que les financiers peuvent prendre encore plus de risques puisqu’ils seront secourus en cas de problème.

Mais les conséquences de cette crise ne se retrouvent évidemment pas seulement dans les sphères abstraites de la finance dont les transactions interbancaires globales de 2 609 000 milliards de dollars, en 2005, équivalaient à 4618 % du PIB mondial. Le premier impact réel est la restriction massive du crédit pour les consommateurs et les producteurs. Les taux d’intérêt augmentent et les faillites se multiplient. La « fausse classe moyenne » redevient la laissée-pour-compte du néolibéralisme. La crise financière actuelle met ainsi cruellement en lumière l’importance des dynamiques inégalitaires mises en place depuis le début des années 1980. Ce n’est pas que la finance qui est en crise, c’est le modèle néolibéral fondé sur la croissance des inégalités qui devient injustifiable pour tous ceux qui paient le prix de cette crise.

L’autre impact réel se trouve dans les dérives de la spéculation. Si les banques sont devenues plus méfiantes et que les liquidités de prêts ont diminué, certains secteurs de l’économie continuent d’accumuler des profits records. Ne pouvant plus désormais recycler les profits dans les prêts sous-prime, et la crise de la dette ne permettant plus de multiplier les prêts aux pays en développement depuis les années 1980, ces rentes globales se retranchent pour l’instant dans l’achat de valeurs sûres comme l’or, le pétrole ou les céréales. Le déplacement massif de ces capitaux vers ces valeurs sûres a rapidement créé des bulles spéculatives encore plus profitables, attirant davantage de capitaux moribonds et faisant augmenter rapidement le prix des denrées de base et des ressources. Avec les émeutes de la faim qui se multiplient, les grands perdants de cette crise devenue globale seront finalement les centaines de millions de démunis n’ayant jamais détenu de compte en banque. Et vogue la finance…

La finance globale en quelques chiffres
En téradollars (1012) en 2005. Un téradollard = 1000 milliards.
Source: François Morin, actualisation de son ouvrage Le Mur de l’argent

Marchés financiers (actions et obligations)

51

Marché des changes

566

Produits dérivés

1406

Transactions interbancaires

2069

PIB mondial

44,8

Commerce mondial

12,6

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