Relations août 2008

Fragilités

Rock Lapalme, s.j.

S’ouvrir à l’autre

L’auteur, jésuite, est membre de l’équipe de formation et d’accompagnement du Centre de spiritualité Manrèse, à Québec

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours éprouvé beaucoup d’intérêt pour les autres cultures. C’est ce qui m’a poussé à m’engager, pendant mon noviciat, au Centre social d’aide aux immigrants (CSAI) de Montréal. Cette expérience m’a permis de saisir concrètement les difficultés que doivent surmonter les nouveaux arrivants. Celles-ci sont encore plus vives pour ceux qui doivent apprendre une nouvelle langue et qui demeurent profondément attachés à un pays et à des relations dont ils ont dû s’arracher parce que leur sécurité était menacée.

Par la suite, j’ai moi-même vécu l’expérience d’être un étranger à l’occasion de séjours plus ou moins longs dans différents pays, dont le Liban (2003-2005). Bien que j’ai toujours été assez bien traité dans ces pays, je n’en ai pas moins éprouvé le malaise du dépaysement et l’ascèse que nécessite l’adaptation à une nouvelle culture. J’ai pu mieux y saisir comment une telle adaptation peut être un défi difficile pour certaines personnes. Cela peut dépendre de la personnalité de l’immigrant, de circonstances qui tiennent du hasard mais, aussi, du contexte social. Au Liban, par exemple, j’ai été maintes fois mis au fait des conditions de vie révoltantes de bon nombre de travailleurs étrangers, provenant notamment des Philippines, du Sri Lanka et du Soudan. Ceux-ci ne bénéficient d’aucune protection sociale et leur sort dépend totalement de la « bonne volonté » de leurs employeurs. Nous ne sommes pas très loin de l’esclavage!

D’un point de vue plus général, mon séjour au Liban m’a donné un bon aperçu d’une société et d’une vie politique profondément complexes où la méfiance tenace subsiste, plusieurs années après la fin de la guerre civile, entre les communautés constituant cette nation. Revenu au Québec, c’est avec tristesse et inquiétude pour mes amis vivant au Liban que j’ai vu les images du conflit de l’été 2006 entre le Hezbollah et Israël, avec son lot de destruction et de victimes.

Il y a un thème sous-jacent aux situations que je viens de décrire : notre façon de vivre en relation avec ceux qui sont différents de nous, « les autres ». La perception de cette altérité peut pencher de deux côtés : phénomène dérangeant (du simple désagrément au sentiment d’être menacé) ou occasion d’enrichir réciproquement notre héritage humain. En tant que chrétien, je crois que Dieu a voulu créer un univers où abonde la diversité, de sorte que chacun puisse découvrir auprès des autres ce qui lui manque.

Cette croyance laisse entendre que nous avons tous besoin les uns des autres. Chaque être humain et, plus largement, chaque culture et même chaque religion, apporte une contribution unique à notre monde. Dans sa mise en pratique, cette croyance requiert une attitude humble, qui ne s’empresse pas d’énoncer des jugements.

En revanche, adopter une attitude d’exclusion envers celui qui est différent (le pauvre ou l’immigrant ou « l’autre » quel qu’il soit) rend aveugle à la richesse dont il est porteur. Cela nous rend « partiaux » et « partiels » – c’est-à-dire à la fois sujets à l’arbitraire et incomplets (le mot anglais partial regroupe ces deux idées). Le « péché de partialité » consiste donc à prétendre que nous ne pouvons être solidaires qu’avec ceux qui nous ressemblent et à refuser de nous ouvrir aux « autres » – à moins que ceux-ci ne consentent à se laisser assimiler. On trouve là, je crois, la racine d’un bon nombre de situations d’injustice, d’oppression, d’exploitation et de conflits armés.

Pour ma part, dans la mesure de mes moyens, j’essaie de vaincre cette partialité. C’est ainsi que, depuis janvier dernier, je rencontre chaque semaine des immigrants latino-américains vivant à Québec pour les aider à mieux maîtriser le français. C’est, en quelque sorte, un retour au type d’engagement dont j’avais fait l’expérience au CSAI. Ce qui me frappe dans ces rencontres, c’est le désir de ces personnes d’apporter une contribution active à leur société d’accueil. Je peux constater que, non seulement elles ont la volonté, mais aussi le potentiel nécessaire pour une telle contribution. Un premier pas que nous pouvons faire pour que se déploie ce potentiel, c’est d’aller au-delà de nos peurs et de nos préjugés et de les écouter dans un esprit d’ouverture.

Fragilités

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