Relations mars-avril 2020
Sortir du capitalisme fossile
L’auteur, professeur au Département de sociologie de l’UQAM, a publié notamment Le piège Énergie Est. Sortir de l’impasse des sables bitumineux (Écosociété, 2016)
La transition juste exige de démanteler l’essentiel de l’industrie canadienne des hydrocarbures tout en évitant d’en faire payer le prix aux travailleurs et travailleuses dont le gagne-pain en dépend. Un chantier colossal.
Selon le scénario 2040 de la Régie de l’énergie du Canada, l’extraction de pétrole au pays devrait croître de 49 % au cours des 20 prochaines années, une croissance essentiellement attribuable aux sables bitumineux albertains. De 4,8 millions de barils par jour (Mb/j) en ce moment, la production s’élèverait à 7,1 Mb/j en 2040. L’autre grande tendance qui confirme l’emprise de l’extractivisme sur l’économie canadienne est le boom gazier en cours dans la formation géologique Monteney, située à cheval entre l’Alberta et le nord-est de la Colombie-Britannique. Plus de 12 000 puits y ont déjà été forés. Ce gaz, extrait par fracturation hydraulique, produit beaucoup plus de gaz à effet de serre (GES) que celui extrait de manière conventionnelle.
Le Canada n’est pas uniquement un important extracteur et exportateur d’hydrocarbures, il figure aussi parmi les plus importants consommateurs per capita d’énergie fossile. Toujours selon le scénario 2040 de la Régie de l’énergie, cette tendance se maintiendra à travers les décennies. Ainsi, rien ne laisse présager que le Canada puisse tenir ses engagements de réduction des émissions de GES d’ici le milieu du XXIe siècle.
Cette situation est liée à l’existence d’un oligopole formé d’une douzaine de grandes entreprises monopolistiques contrôlant l’essentiel de l’extraction de pétrole et de gaz, auxquelles s’ajoutent une poignée de transporteurs, dont TransCanada et Enbridge, qui contrôlent une part significative des gazoducs et des pipelines de l’Amérique du Nord. Cet oligopole se matérialise en une masse de capital fixe nécessaire à l’extraction, au transport, à la transformation et à l’exportation d’hydrocarbures, masse dont il tire une rente et des profits et qui constitue l’assise de sa puissance non seulement économique, mais également politique et culturelle. Car ces profits et ces rentes sont en partie convertis en moyens de maintenir et d’étendre l’hégémonie de ce que nous pouvons appeler le complexe canadien du capital fossile. Le scénario 2040 présenté par la Régie de l’énergie du Canada comme notre destinée est en fait son plan d’affaires. Ces entreprises vont tout mettre en œuvre pour imposer cet avenir à la société canadienne.
Le complexe du capital fossile a noué de profondes alliances stratégiques avec les élites politiques fédérales et celles des provinces pétrodépendantes (Alberta et Saskatchewan, auxquelles pourrait s’ajouter prochainement la Colombie-Britannique) ainsi qu’avec les élites économiques et financières du Canada. Les segments du mouvement syndical qui représentent les travailleurs des secteurs qui dépendent directement ou indirectement de l’industrie des hydrocarbures en font partie, mais se trouvent fragilisés par la conjoncture économique des dix dernières années. Le boom de production de gaz et de pétrole non conventionnels a littéralement inondé le marché nord-américain et contraint les producteurs à exporter pour écouler ce surplus. Cela a exercé une pression à la baisse constante sur les prix, diminuant les marges de profit des entreprises. Pour maintenir leur rentabilité, celles-ci ont cherché à réduire leurs coûts de production sur le dos des travailleurs. Il en résulte un processus de restructuration permanente qui a pour effet de diminuer le nombre d’emplois et d’augmenter le recours à des pourvoyeurs de main-d’œuvre précarisée.
Il faut comprendre que cette coalition « fossile » est la principale force d’opposition au mouvement de transition écologique au Canada. Elle peut compter sur l’inertie sociale et culturelle d’une société dont le mode de vie a été profondément modelé par le capitalisme fossile et qui fait paraître un monde sans hydrocarbures comme étant une utopie. Tout projet ou mouvement pour une transition juste doit partir de cette donne structurelle qui caractérise la société canadienne. La transition se comprendra dès lors comme un processus qui sera marqué par le conflit, les rapports de force et la polarisation sociale.
Démanteler le complexe du capital fossile canadien
Le mouvement pour une transition juste est devenu une force sociale puissante et significative dans plusieurs régions du Canada, particulièrement au Québec, où le Front commun pour la transition énergétique réunit l’essentiel des mouvements syndical, étudiant, environnemental et écologiste. La nuée de groupes locaux de citoyennes et de citoyens qui se sont formés dans la foulée des grandes luttes contre le gaz de schiste puis le projet Énergie Est y participe aussi.
Incapable d’intervenir directement au point d’extraction des hydrocarbures dans l’Ouest canadien, ce mouvement concentre son action sur deux nœuds stratégiques : limiter l’accès des extracteurs de pétrole et de gaz au marché international en bloquant les projets de pipelines et de gazoducs, et limiter l’accès de ces entreprises au marché de capitaux par le biais de campagnes de désinvestissement[1]. Le mouvement pour la transition réussit ainsi à politiser et à amener dans l’espace public la question de l’avenir du capital fossile canadien. Mais tant que le mouvement d’opposition à l’extraction des hydrocarbures restera cantonné dans ces stratégies de « blocage » et de désinvestissement, il ne pourra que contenir et ralentir le développement et la croissance du complexe de capital fossile. Or, la sortie définitive de la dépendance aux sables bitumineux exige bien davantage, à savoir l’expropriation et le démantèlement planifié du secteur des hydrocarbures ainsi que la restauration socioécologique du territoire où a lieu l’extraction. Ces actions sont justifiées et légitimes compte tenu de l’immense coût social et écologique de l’exploitation des hydrocarbures depuis la constitution de l’oligopole des grandes entreprises extractives et exportatrices au XXe siècle.
La stratégie d’expropriation cherche à s’attaquer au cœur de cet oligopole et à mettre fin à son hégémonie économique. Elle vise, à moyen terme, la prise de contrôle publique de ses ressources et de son capital dans une perspective de décroissance planifiée de l’activité extractive. À court terme, il s’agit d’éliminer les assises économiques du pouvoir de l’industrie fossile et de ses alliés. L’expropriation peut d’abord passer par la révocation progressive des droits d’extraire concédés par l’État – qui est déjà le propriétaire des ressources. Cela peut se faire par un moratoire visant, dans un premier temps, l’extraction non conventionnelle, puis l’ensemble des hydrocarbures. La stratégie d’expropriation peut aussi viser les profits ou la rente de ressources qu’accumule une entreprise extractive, que ce soit par le biais de la fiscalité ou par un régime de redevances punitif visant la rente (et non le profit, dont les chiffres peuvent être manipulés).
Peut ensuite s’enclencher la phase de démantèlement planifié du secteur de la production d’hydrocarbures qui s’accompagne d’une décroissance de la production à mesure que le complexe perd son accès aux gisements ou aux réserves de gaz et de pétrole. C’est un travail immense, car il ne faut pas seulement défaire les infrastructures matérielles, mais également entreprendre un vaste programme de restauration écologique du territoire extractif. Comme la notion de transition juste exige que les travailleurs du secteur, employés directement ou indirectement, ne payent pas le prix de ce démantèlement, on doit donc aussi planifier la reconversion professionnelle de cette main-d’œuvre. L’effort de restauration écologique peut aussi devenir un levier économique et politique pour la restauration de l’autonomie et de la souveraineté des peuples autochtones de la région sur leurs territoires et sur leur destinée.
La réalisation de ces deux stratégies de transition plus offensives est compliquée par la structure particulière de l’État fédéral canadien. Les provinces ont le contrôle sur l’extraction et la valorisation de leurs ressources naturelles, en particulier celles du sous-sol. Donc à moins d’un véritable coup de force du gouvernement central, difficile d’imaginer comment émergera une force sociale capable de contraindre les provinces-clés d’entreprendre l’expropriation et le démantèlement du secteur, d’autant que le mouvement pour la transition a davantage d’influence dans les provinces qui ont le moins de prise sur la production pétrolière.
Imaginer une économie postcapitaliste
Le Canada, évidemment, ne se réduit pas à son économie extractive, mais comme toute société capitaliste avancée, il a une trajectoire et un mode de vie modelés par une logique de croissance qui repose sur la combustion d’hydrocarbures. C’est une illusion bien québécoise que de penser sortir de cette dépendance au pétrole et au gaz sans trop bouleverser nos modes de vie, en misant sur une transition purement technologique – le remplacement, joule pour joule, de notre consommation d’énergie par de l’hydroélectricité – qui, malheureusement, ne passe pas le test de la justice environnementale et sociale. D’abord parce que l’énergie hydroélectrique n’est propre qu’une fois oubliés les rivières harnachées, les hectares inondés ainsi que les territoires soustraits aux peuples autochtones. Ensuite, parce que même si le Québec adoptait un métabolisme énergétique carboneutre, il ne ferait qu’externaliser ses contraintes environnementales, puisque notre mode de vie énergivore est aussi basé sur une importation massive de biens et de services produits dans des pays moins bien dotés en énergie renouvelable. Nos efforts domestiques seraient ainsi en grande partie annulés par la combustion d’hydrocarbures à l’étranger.
Sortir de la dépendance aux hydrocarbures nécessite de s’attaquer à notre propre inertie sociale et culturelle et d’imaginer une économie postcapitaliste qui ne dépend pas, pour sa stabilité et sa viabilité, du principe de croissance, qui aura toujours besoin de plus d’énergie. Un projet de transition juste doit incorporer l’ensemble de ces dimensions et tenir compte du fait que le capital fossile et son complexe hégémonique ne pourront que résister de toutes leurs forces à cette transition et tenter d’imposer leur « scénario 2040 ».
[1] Voir Bernard Hudon, « Désinvestissement des hydrocarbures : le mouvement se propage », Relations, no 793, décembre 2017.


