Relations Été 2021
Silence, le premier bruit de l’Univers
L’auteure est écrivaine et philosophe
Quel est le fondement de la réalité ? La nature ultime de toute chose ? Les premiers penseurs de l’Occident, les pères fondateurs de la pensée grecque, les présocratiques, en se détournant de la mythologie comme de l’explication totalisante du réel, ont cherché à trouver l’Arché, le principe rationnel au commencement de toute chose. Il leur fallait trouver un principe éternel, infini et immuable qui pouvait rendre compte de tous les phénomènes de la nature et du cosmos. Cette conception du monde remplacera rapidement les explications jugées irrationnelles engendrées par le mythe. Mettre de l’ordre dans le monde afin d’éviter le chaos, c’était surtout proposer un principe immuable à la base de tout qui donnera naissance, en métaphysique et en théologie, à la puissance divine immobile, le moteur premier qui pourra résoudre le paradoxe de l’être et du devenir. Quelque chose doit demeurer toujours égal à lui-même, et c’est l’Être. Ce dernier doit évidemment précéder la matière qui, elle, est en constant devenir et sujette à l’implacable loi du changement. Inutile de préciser que le dualisme est né avec les Grecs, bien avant le binarisme de la pensée monothéiste et le récit judéo-chrétien.
Mais nous ne sommes pas l’unique civilisation à nous intéresser au principe premier de toute chose et au caractère évanescent des phénomènes puisqu’en Extrême-Orient, les penseurs chinois et les maîtres du taoïsme l’ont fait à leur façon quelques millénaires plus tôt. Pendant très longtemps, en Chine, l’approche de la réalité suprasensible fut dominée par l’art divinatoire et ses quelque 64 hexagrammes. Il a fallu attendre la naissance du bouddhisme au Ve siècle avant Jésus-Christ pour que le yin et le yang, ces catégories complémentaires mais différentes d’une même dualité, et leur nature dynamique les soudant dans une relation totale, incarnent à leur façon le paradoxe de l’Être et du Devenir.
Le taoïsme, quelques siècles plus tard, apportera à la pensée chinoise, préoccupée par les rituels et la divination, la dimension dynamique et relationnelle entre la réalité manifestée dans la matière et sa dimension invisible. Pour que le manifesté soit visible, il doit nécessairement être précédé par le non-manifesté, que certains maîtres taoïstes appellent le souffle ou le vide suprême, aujourd’hui communément appelé le Chi, présent au commencement de l’Univers sous sa forme la plus condensée – la chaleur, la densité et la lumière. Au fur à mesure que l’Univers se complexifie, le Chi se disperse de façon dynamique entre le yin et le yang. Un astrophysicien adepte de la théorie du Big Bang aurait sans doute utilisé une autre terminologie pour décrire essentiellement la même chose. Le Chi condensé ne cesse ainsi de se disperser sous diverses formes. Il le fait toujours avec un peu plus de complexité, mais toujours vers le vouloir-être dans sa forme matérielle, parce que sans elle, le non-manifesté reste à l’état de la pensée pure.
Ce que le taoïsme appelle Dao, c’est-à-dire voie ou chemin, n’est rien d’autre que le Chi indifférencié qui préside à l’individuation des êtres et des structures de l’Univers. Le Dao est le chemin que prend le Chi, le premier souffle du cosmos, présent dans le Wu Chi, le grand vide primordial, concept dans lequel il est aussi question du premier bruit du cosmos : le bruit sourd de la création. Le Dao est souvent identifié au Vide dans lequel le premier bruit créé dans l’Univers est associé, paradoxalement, au silence du monde. Au commencement, il ne pouvait y avoir de bruit puisque la matière n’avait pas encore pris le chemin de la dispersion et de la complexification. Mais dès que la création s’est mise en marche, le premier bruit du cosmos s’est transformé en silence. C’est lui que nous devons entendre si nous voulons atteindre la paix de l’esprit mais aussi parce qu’il est porteur de sens, car en réalité, ce que nous entendons, c’est le premier bruit du monde. C’est pourquoi, dans les pratiques actuelles du taoïsme ou du Dao, il est avant tout question de retrouver, dans son for intérieur, les éléments primordiaux que sont le bruit (c’est-à-dire le premier silence du cosmos), accompagné de la chaleur et de la lumière. Enlevez toutes les distractions auditives et l’oreille entend, inévitablement, ce bruit sourd et blanc, ce silence constitué de plénitude dans le grand vide cosmique rempli de Chi sur le point de devenir…
Hubert Reeves et les astrophysiciens de sa lignée qualifient ce premier moment de « majestueux magma incandescent » qui, lorsque porté à des températures extrêmes, donne le premier moment de l’Univers, c’est-à-dire le Big Bang ou l’Univers à ses débuts, condensé dans un point qui, depuis, ne cesse de se refroidir et de s’éloigner de son état initial. Mais, selon ce qu’avancent certaines théories, l’expansion ne saura durer éternellement et le bruit du cosmos, le premier son, retournera à son premier silence, comme si l’un n’allait pas sans l’autre : pour qu’il y ait silence, il faut qu’il y ait du bruit, pour qu’il y ait du yin, il faut du yang, pour qu’il y ait de la matière, il faut qu’il y ait, inévitablement, de la non-matière.
Et quand tout s’arrête la nuit, quand nous nous mettons à fuir le monde et son brouhaha, quand dans les lieux reculés de la planète nous pensons trouver un havre de paix, qu’en est-il de l’inaudible à l’intérieur de nous ? Les maîtres taoïstes diraient sans doute : assieds-toi au pied de ton ombre, écoute le premier bruit du cosmos appelé silence, c’est l’univers sonore du monde et de ton âme. L’entends-tu ?


