Relations décembre 2008

La torture : de l'interdit à  la banalisation

Guy Aurenche

Si nous devenons tortionnaires…

L’auteur, avocat, est président d’honneur de la Fédération internationale de l’ACAT et président du CCFD-Terre solidaire (Comité catholique contre la faim et pour le développement)

L’humanité a-t-elle déjà oublié que l’interdiction absolue de la torture a pour origine, non seulement l’attachement à des principes, mais aussi le constat effrayé de la violence extrême dont les êtres humains sont capables?

« Nul ne sera soumis à la torture ni à des traitements cruels, inhumains ou dégradants. » Cette interdiction absolue a été posée en 1948 par des femmes et des hommes horrifiés par le terrible bilan de la Deuxième Guerre mondiale. Ce dernier comptait soixante millions de victimes, des charniers, des camps de la mort, la Shoah programmant la disparition d’une communauté humaine entière du seul fait de son appartenance au judaïsme, l’utilisation des premières bombes atomiques…

Aujourd’hui, quand des États tolèrent ou organisent le recours à la torture pour quelque « bonne raison » que ce soit, ils s’enfoncent et nous enfoncent dans la spirale de la barbarie. « La méconnaissance des droits de l’homme a conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience humaine », affirme la Déclaration universelle des droits de l’homme. Ce qui était vrai il y a soixante ans l’est toujours aujourd’hui. Le débat actuel – tout spécialement dans les démocraties occidentales – sur le recours « contrôlé à des tortures modérées, dans des cas exceptionnels » (extraits des débats devant le Congrès américain, septembre 2006), est donc de la plus haute importance. Il doit dépasser les discussions entre spécialistes ou militants convaincus pour pénétrer les débats politiques, philosophiques et religieux. Un véritable défi pédagogique mondial doit être relevé au sujet de l’interdit de la torture et, plus largement, de l’éducation au respect effectif de la dignité humaine, car toutes les générations à venir se trouvent menacées. 

« La reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde. » Cette affirmation de la Déclaration universelle plaçait la dignité au cœur de tout projet humain. Elle n’était pas le fruit d’élucubrations émises à la fin d’un colloque ou d’une réunion diplomatique infructueuse. Par ces paroles qui vibraient dramatiquement du souvenir des horreurs évoquées au début de ce texte, les représentants de cinquante-six États engageaient la terre entière. 

La déshumanisation

L’acceptation de la pratique tortionnaire détruit totalement l’idée d’une dignité humaine inaliénable que chaque personne possède en propre et qui ne dépend pas du bon vouloir des autres. 

Par la torture, en effet, le bourreau ou ses commanditaires s’emparent d’une personne. Ils en font leur chose, niant par là sa dignité supérieure qui interdit toute appropriation et toute chosification. Le tortionnaire déshumanise toujours sa victime. Le commissaire Fleury, responsable des Escadrons de la mort au Brésil dans les années 1970, qualifiait sa proie de « sous-homme à la solde du communisme international ». De leur côté et à la même époque, les psychiatres soviétiques qui détruisaient les dissidents, les considéraient comme des « malades qu’il convient de soigner puisqu’ils refusent la vérité marxiste soviétique ». Certains militaires français pendant la guerre d’Algérie (1954-1962) « cassaient du bougnoule ou des ratons ». Récemment, leurs homologues américains en Irak ou à Guantánamo prétendaient avoir affaire à des « ennemis combattants illégaux, agents de l’empire du Mal ». Au Rwanda, les ennemis étaient des « cafards à écraser ». Dans les conflits à base religieuse, l’autre est « l’hérétique, l’infidèle, l’ennemi de Dieu ». Bref, l’autre n’est plus digne du respect minimal puisqu’il n’est plus appréhendé comme humain, membre de la même famille, mais réduit à une condition sous-humaine. Cette personne peut donc être torturée. 

À l’origine de tout acte tortionnaire, il y a donc la violation du principe pourtant absolu et fondamental de l’interdiction de la déshumanisation de qui que ce soit. Un tel manquement constitue non seulement un mensonge au regard des engagements souscrits par les États en 1948, mais encore et plus dramatiquement une menace pour chacun de nous. En effet, sous l’effet conjugué d’une idéologie extrémiste, de la soif du pouvoir, de la cruauté ou de la peur, une personne ou un groupe peut à tout moment devenir victime d’une telle déshumanisation. Elle sera alors exclue de la famille humaine et fera l’objet de toutes les persécutions. 

C’est pourquoi accepter la torture est, en quelque sorte, l’acceptation de la dynamique terroriste. Cette dernière repose, d’une part, sur la diabolisation (déshumanisation) de l’autre et, d’autre part, sur le principe selon lequel une fin (décidée par un dieu, un puissant, un groupe) justifie l’usage de n’importe quel moyen. Dans leur action, les groupes terroristes ne respectent plus rien de l’autre duquel ils nient l’humanité. Certes, tout peuple dont l’équilibre repose sur « la foi en la dignité et la valeur de la personne humaine » se doit de combattre le terrorisme. Mais cela ne doit jamais se faire en utilisant contre ses agents les moyens que celui-ci utilise – c’est-à-dire la négation de la dignité humaine. Le terrorisme triomphe lorsque des sociétés qui proclament pourtant l’interdit de la déshumanisation utilisent la torture contre leurs agresseurs. Comment prétendre lutter contre la terreur si nous en adoptons les pratiques? La paix sociale que nous prétendons vouloir opposer aux terroristes n’a plus alors aucun sens. 

Le refus de l’altérité

La torture menace donc toute la société. Non seulement nie-t-elle la valeur de chaque personne en tant que sujet unique et libre, mais encore pervertit-elle radicalement toute vie sociale. En effet, pour que d’authentiques liens sociaux soient possibles, il faut que chacun puisse reconnaître véritablement son prochain comme un « autre » – avec tout le respect du mystère et la retenue qu’impose cette altérité. Or, la torture nie précisément l’autre dans sa différence. Les victimes rescapées rapportent les propos de leur bourreau : « Dis moi ce que je veux que tu dises » (l’aveu); « Tu penseras comme je pense » (la pensée unique); « Tu regarderas le monde avec mes yeux » (l’uniformisation). Le tortionnaire (qu’il soit l’agent dans la salle de torture ou le responsable qui en impose la pratique) réalise un vieux rêve de l’être humain : devenir l’Unique, ne connaître que des copies identiques, être le seul modèle, imposer son moi absolu et ne tolérer aucune interpellation. Ce totalitarisme, qu’il soit politique, idéologique, économique, religieux ou culturel, se caractérise donc par le refus de l’altérité. 

Or, ce refus est suicidaire, car l’être humain ne vit et ne grandit que grâce à des relations avec des êtres différents. Une communauté humaine n’invente – et donc ne survit – qu’en se confrontant à la nouveauté et à la différence. Certes, celles-ci « dérangent ». Elles représentent toutefois la stimulation essentielle pour créer un avenir. C’est pourquoi la torture, en voulant imposer un monde où ne vivent que des clones d’un Puissant, détruit la dynamique même de toute société. En refusant de prendre « le risque de l’autre » et, plus encore, en détruisant tout ce qui pense autrement, les régimes tortionnaires provoquent la décomposition de leur société. Celle-ci dépérit puisque le ressort de toute croissance est cassé. La pratique de la torture ne laisse donc jamais indemne. 

Une telle menace ne pèse pas seulement sur les pays de dictature. Les nations démocratiques se doivent d’aiguiser la vigilance de chaque citoyen et d’entretenir le respect du pluralisme et de la diversité. Le glissement d’un État de droit à un État tortionnaire est plus aisé qu’on ne le pense… Souvent, il se réalise d’une manière presque imperceptible – surtout lorsqu’un sentiment d’insécurité et de peur devant des menaces réelles ou imaginaires commence à se répandre au sein d’une société.

Le mensonge destructeur

L’acceptation de la torture, même très « encadrée », est à la fois signe et facteur des graves maladies qui guettent une société : la perversion du rôle de l’État et la corrosion par le mensonge. Chaque citoyen doit se sentir protégé par les autorités politiques, judiciaires, sociales et économiques. Or, le pouvoir tortionnaire est celui qui crée la plus intense insécurité puisque, d’une part, chacun peut être menacé de déshumanisation et que, d’autre part, chacun devra étouffer ses élans novateurs et contestataires. Comment croire encore à la justice de son pays si celle-ci « accepte » ou fait semblant d’ignorer que des aveux aient pu être arrachés par la torture? Les autorités deviennent alors des menaces. Toute vie politique sereine et constructive est abolie. En tolérant la torture, source de terreur et de passivité, les autorités perdent toute légitimité.

L’État qui pratique ou tolère la torture est un État menteur. En effet, la quasi-totalité des pays du monde sont membres des Nations unies. La Charte de cette organisation fait référence à la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 qui interdit la torture dans toutes les situations. Des textes internationaux postérieurs – tels le Pacte international sur les droits civils et politiques de 1966 et la Convention contre la torture de 1984 (entrée en vigueur en 1987) – ont donné à cette interdiction un caractère absolu et total. En matière de pratique tortionnaire, aucune dérogation n’est admise – quelle que soit la menace qui pèserait sur le pays. L’État qui torture ment donc au regard de ses propres engagements internationaux comme de sa loi nationale. Il ment à la communauté internationale. Il ment à ses citoyens. Vivre dans le mensonge, surtout lorsqu’il s’agit d’enjeux humains aussi graves, disqualifie l’autorité et accélère la décomposition du corps social tout entier – puisque plus personne ne peut faire confiance à personne. Cette falsification généralisée se traduit d’ailleurs dans le trucage du langage. En Algérie, pendant la guerre, les officiers français du renseignement étaient invités à « travailler » mieux, c’est-à-dire à employer n’importe quelles méthodes de torture. L’administration américaine a récemment fait allusion à « des traitements alternatifs » pour signifier l’introduction de la torture. On parle aussi parfois d’« interrogatoires poussés » pour laisser la police faire ce que bon lui semble… Le romancier philosophe français Albert Camus, pour décrire le climat dans lequel se multipliaient les violences pratiquées pendant la période coloniale, parlait d’« ivrognerie politique ». Qu’attendre de bon d’un pays devenu saoul et dans lequel les mots n’ont plus de sens?

L’avenir des démocraties occidentales et de toute l’humanité se joue autour de la question du caractère absolu ou non du refus de la torture. Contrairement à ce que certains dirigeants affirment, il ne s’agit là ni d’un débat technique, ni d’une question mineure, ni d’un enjeu ponctuel et temporaire. La torture est une violence réfléchie et systématique. Sous prétexte de défendre certaines valeurs soi-disant supérieures, elle s’approprie le corps et l’esprit des personnes. En déshumanisant ces dernières, elle s’autorise, sans remords, les pires atrocités. Quand une fin soi-disant supérieure justifie la négation de l’humanité d’un être humain, la barbarie a gagné. 

Un proverbe africain affirme : « Nous n’héritons pas de la terre de nos ancêtres. Nous l’empruntons à nos enfants. » Alors, quelle terre leur laisserons-nous si nous devenons tortionnaires?

La torture : de l'interdit à  la banalisation

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