Relations novembre-décembre 2016

La trahison des élites : Austérité, évasion fiscale et privatisation au Québec

Marco Veilleux

Si l’Église est une institution lente à réformer, le pape François a une réelle capacité de changement

L’auteur est délégué à l’apostolat social et adjoint aux communications pour la Province jésuite du Canada français
 
 
Récemment, un de mes amis partageait sur Facebook un article rapportant que le pape rejetait l’amalgame entre islam et violence. « Dans presque toutes les religions, il y a toujours un petit groupe de fondamentalistes. Nous en avons nous aussi », affirmait François. Bien qu’agnostique, plutôt anticlérical et de gauche, l’ami en question saluait la justesse du propos.
 
Depuis l’élection du pape argentin, plusieurs progressistes (croyants ou non) se retrouvent ainsi dans une bien curieuse position. Ils ont carburé pendant des décennies à la dénonciation – nécessaire et légitime – du centralisme, du dogmatisme, du cléricalisme et du conservatisme romains. Et voilà maintenant que l’actuel évêque de Rome, sur de nombreux enjeux liés à l’altermondialisme et à la critique du néolibéralisme, devient leur allié objectif. La question se pose donc : le changement est-il réel dans l’Église de François, ou avons-nous affaire à une vaste fumisterie ?
 
Une réelle capacité de changement
Sur les questions écologiques, économiques et sociales, la posture progressiste du présent pape est indéniable. Dans la foulée de la publication de l’encyclique Laudato Si’ (sur l’écologie), la célèbre militante et essayiste Naomi Klein ne cachait d’ailleurs pas son enthousiasme : « Si l’une des institutions les plus anciennes et les plus conservatrices du monde peut changer ses enseignements et ses pratiques aussi radicalement et rapidement qu’essaie de le faire le pape François, alors n’importe quelle institution […] pourra réaliser le même changement » (The New Yorker, 10 juillet 2015).
 
Effectivement, sous le leadership de François, l’engagement du Vatican s’est nettement intensifié en faveur des mouvements populaires, aux côtés des réfugiés et des exclus, contre la traite humaine, l’industrie de l’armement, le « terrorisme de l’Argent », etc. Il faudrait être d’une mauvaise foi totale pour le nier. Mais ce nouvel activisme de gauche se traduit-il aussi, à l’intérieur de l’institution catholique, par un changement des normes et des pratiques ? L’analyse devient ici plus complexe.
 
Un nouvel écosystème ecclésial
La réforme de la Curie romaine (l’administration centrale du Vatican) est bien enclenchée. Le profil des nouveaux évêques commence à s’améliorer. La manière de gouverner est plus collégiale et consultative. Le décorum pontifical s’est grandement simplifié. Toutefois, dans l’Église de François, les femmes continuent d’être exclues de la prêtrise ; l’homosexualité et l’avortement sont toujours des « péchés graves » ; la morale conjugale peine à évoluer. Faut-il conclure que sur ces derniers sujets, rien ne bouge ?
 
La récente décision du pape de former une commission paritaire sur l’accès des femmes au diaconat, malgré ses limites et ses incertitudes, permet au moins de remettre en mouvement cet enjeu figé depuis des décennies dans l’Église. Son fameux « Qui suis-je pour juger ? » a eu plus d’impact, dans les esprits et dans la lutte contre l’homophobie, que ne pourrait en avoir n’importe quelle modification du catéchisme. Le fait qu’il aborde avec parcimonie le débat sur l’avortement désarçonne bien des milieux de droite obsédés par cette question. Enfin, son récent document sur le mariage et la famille (Amoris laetitia), en référant 35 fois à l’importance du discernement, donne une réelle marge de manœuvre à la conscience des couples en matière de morale familiale.
 
Alors, si François ne change pas « les doctrines », il est certainement en train de changer « l’écosystème ecclésial » dans lequel ces dernières prennent place et s’interprètent. C’est en cela qu’il amorce des transformations en profondeur.
 
En parlant continuellement de discernement et de miséricorde, François nous libère d’une logique binaire du permis et du défendu. En revalorisant la collégialité épiscopale et la présence de l’Église à la périphérie, il remet en question le centralisme romain. En lavant les pieds de femmes, de prisonniers, de pauvres ou de personnes musulmanes le Jeudi saint, il critique radicalement les idéologies d’exclusion à l’œuvre dans l’Église et dans le monde.
 
Par sa façon de mettre l’accent sur des enjeux différents de ceux privilégiés par ses récents prédécesseurs et par ses gestes « révolutionnaires », François amorce de véritables processus de changement qui ont des chances de porter fruits. Il prépare ainsi le terrain pour qu’advienne, dans cette institution lourde et lente qu’est l’Église catholique, l’espace nécessaire aux transformations de demain.
 
La papauté, que certains considèrent uniquement comme une institution conservatrice et patriarcale, ne disparaîtra pas de sitôt. Alors, puisque le titulaire actuel de la fonction a l’audace « de brasser la cage », il m’apparaîtrait cynique de ne pas s’en réjouir et de ne pas l’appuyer. Après tant d’années sombres et déprimantes dans l’Église catholique, pourquoi bouder notre plaisir ?



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