Relations septembre 2001

La sexualité interdite?

Nicole Laurin

Si l’Église cessait d’interdire…

Dépositaire d’un trésor de sagesse susceptible ­d’éclairer le chemin de l’humanité sur le front de la vie humaine, l’Église n’arrive cependant pas à sortir d’un discours autoritaire qui transforme ­l’interdit porteur de sens en simple interdiction et qui ne parle plus à bon nombre de ses membres, principalement les femmes.

La morale sexuelle est au cœur de la crise qui secoue l’Église depuis les années l960, en particulier dans les sociétés d’Europe et d’Amérique du Nord1. Cette crise se manifeste principalement par le déclin de la pratique, la chute de l’effectif du clergé et des communautés religieuses, la difficulté de transmettre la foi aux générations montantes. Au Québec, cette situation contraste avec la forte mobilisation re­ligieuse des décennies précédentes. La crise de l’Église s’ins­crit dans un contexte de changement social et culturel, mais elle n’en résulte pas moins des décisions qui ont été prises par les pouvoirs institués ou par les simples fidèles, tout particu­lièrement dans le domaine de la sexualité, des rapports entre les sexes et de la procréation.

En ce domaine, la lente évolution des normes et des pratiques a fini par provoquer une révolution. Ainsi, la libéralisation gra­duelle des mœurs, au cours du XXe siècle, atteint son apogée dans les années 70. À la même époque, l’invention et la diffusion rapide des nouveaux moyens de contraception et des technologies de reproduction permettent de dissocier la sexualité, voire même la parentalité, de la procréation. Parallèlement, le mouvement fé­ministe et le mouvement gai remettent profondément en question les rapports traditionnels entre les hommes et les femmes.

Le continent du sexe, pourrait-on dire, est parti à la dérive, se détachant de toutes les formes de régulation fondées sur l’op­position entre ce qui est bien ou mal, naturel ou contre nature, normal ou aberrant. Ce mode de contrôle a cédé la place à l’auto­régulation des conduites, balisée et informée par différents discours. D’une part, ceux qui émanent de la médecine, de la biologie ou de la psychologie; d’autre part, le discours des mouvements de libération et d’émancipation axé sur les droits et li­bertés des personnes. Dès lors, tout langage autoritaire se heurte au refus et à l’incompréhension. Or, l’Église privilégie ce mode d’intervention dans le domaine de la sexualité. Elle mise sur l’interdiction, au nom de principes apparemment immuables. Sa doctrine morale a pourtant varié au cours de l’histoire en ce qui concerne la sexualité. Par exemple, c’est entre l’an mil et le début du XIIIe siècle que l’Église établit et réglemente le mariage des laïcs et qu’elle impose le célibat aux prêtres séculiers.

Sur le mode de l’interdiction

Au cours des quatre dernières décennies du XXe siècle, la condamnation a frappé la contraception en premier et tout ce qui est venu après, comme si cette logique une fois enclenchée ne pouvait s’arrêter. En 1967, l’encyclique Humanae Vitae déçoit profondément les catholiques dans le contexte de l’après-concile qui leur permettait d’espérer un assouplissement de la position de l’Église sur la contraception. Pour la première fois, en effet, certaines sociétés disposaient de moyens sûrs et efficaces de planification des naissances, au moment d’ailleurs où commençait à se faire jour la nécessité d’un contrôle de la fécondité à l’échelle planétaire. La fécondation in vitro est aussi interdite aux catholiques de même que différentes techniques de reproduction assistée, au moment où elles font leur apparition. Outre ces nouvelles condamnations, le Vatican réitère des interdits plus anciens.

L’interruption volontaire de grossesse, devenue plus praticable et moins dangereuse, est légalisée – assortie de certaines conditions, dont des limites de temps – par plusieurs États. L’Église s’y oppose. Dans la version révisée du droit canon, adoptée en 1983, l’avortement figure toujours sur la liste des fautes entraînant l’excommunication des personnes qui y re­courent et celles qui y coopèrent. De plus, un discours s’orga­nise, à partir des groupes fondamentalistes, qui présente l’avor­tement comme le plus grand des péchés et des crimes contre l’humanité. L’Église réaffirme par ailleurs, en maintes occasions, que la sexualité ne doit pas s’exprimer hors du mariage, ce qui frappe d’interdit, entre autres pratiques, l’homosexualité et le lesbianisme. Malgré la fragilité manifeste de l’institution matrimoniale, le principe de l’indissolubilité du mariage est également maintenu dans toute sa rigueur et les divorcés remariés explicitement exclus de la communion. L’Église refuse toute contestation de l’obligation du célibat des prêtres, de la part des intéressés eux-mêmes ou des laïcs. Le mouvement en faveur de l’accession des femmes au diaconat et au sacerdoce bute sur un refus tout aussi catégorique. À l’occasion de différentes interventions sur la place des femmes dans l’Église et dans la société, le pape Jean-Paul II s’efforce d’ailleurs de redonner un caractère d’actualité à une conception ancienne de la féminité et des rapports entre les hommes et les femmes fondée sur les caractères innés propres à chaque sexe.

Un grand nombre de laïcs et de prêtres ont quitté l’Église. Les femmes en particulier ont eu le sentiment d’être abandonnées par l’institution. Ne sont-elles pas les premières touchées par le refus de la contraception, de la procréation assistée, du divorce et du remariage? Les femmes vivent dans leur corps et dans leur âme ces drames de l’existence dont débattent les théologiens et les canonistes. Elles donnent la vie, la protègent, lui permettent de s’épanouir génération après génération. Comment pourraient-elles accepter sans peine un discours d’autorité qui ne paraît pas tenir compte de leur discernement? Devant l’impossibilité d’accéder au diaconat et au sacerdoce, comment échapperaient-elles à l’humiliation, inséparable de l’exclusion?

Et pourtant, depuis longtemps, les femmes forment la base même de l’institution, son point d’ancrage dans la société. Elles transmettent la foi au sein de la famille. Elles viennent à l’église, y amènent les hommes et les enfants. Elles animent aussi les œuvres pieuses ou charitables et soutiennent l’action sociale de l’institution. Les religieuses – dont le nombre a toujours largement dépassé celui des prêtres et des religieux – ont été la cheville ouvrière des services sociaux, éducatifs, hospitaliers dispensés par l’Église et de son activité missionnaire. Au Québec, cette alliance entre les femmes et l’Église a marqué la société et sans doute lui a-t-elle permis de survivre. Louis Hémon, au dernier chapitre de Maria Chapdelaine, évoque « cette voix du pays de Québec qui était à moitié un chant de femme et à moitié un sermon de prêtre ». Encore aujourd’hui, l’Église subsiste grâce aux femmes, celles qui y sont restées.

L’ère de l’accomodement

En effet, malgré la crise, des femmes et des hommes de­meurent dans l’Église. Certains y entrent encore, mais un nouvel ordre des choses s’est instauré. Avec Humanae Vitae, une grande partie des catholiques pratiquants sont entrés dans l’ère de l’accommodement, une ère dont on ne voit pas la fin. La plupart des fidèles en âge de procréer emploient des moyens de contraception, ceux que l’Église a prohibés. Ils ont des relations sexuelles hors du mariage, les jeunes en parti­cu­lier qui considèrent que cela va de soi. Une fraction non négli­geable des pratiquants et des pratiquantes sont des divorcés, parfois remariés ou vivant en union de fait. D’autres sont gais ou lesbiennes. Au sujet de l’avortement, les opinions varient, mais peu de femmes jetteraient la première pierre à celles qui recourent à ce moyen pour éviter un plus grand mal. Dans ces conditions, chacun et chacune s’efforcent donc de concilier ce qui est inconciliable, de trouver quelque expédient pour faire taire les scrupules. On s’arrange avec Dieu, avec sa conscience, parfois avec son curé ou un ami prêtre.

Les catholiques retranchés à l’extérieur de l’institution ne se débrouillent pas autrement. Or, cette dissociation morale n’est pas anodine. Elle contamine la foi et la vie spirituelle. Chaque personne relativise et interprète à son usage personnel, non seulement la morale sexuelle, mais tous les enseignements de l’Église, la Tradition et l’Écriture. On s’invente des croyances, on se concocte une religion bien à soi. À l’autre extrême, les fondamentalistes ne cessent d’asséner ce qu’ils tiennent pour l’unique vérité en matière de foi ou de morale. Ainsi, les catholiques – ceux de l’intérieur comme ceux de l’exté­rieur – dérivent sans véritables points de repère.

Au cours de la période que l’on vient d’évoquer, l’Église a toutefois tenté d’articuler un discours fondamental sur la vie humaine. Elle a souligné la dignité absolue de la vie, son ca­ractère sacré, le respect inviolable qui lui est dû; elle a soulevé les enjeux profonds de la transmission de la vie, de la reproduction humaine, des rapports entre les sexes et entre les générations. Malheureusement, ce discours manque de crédibilité, son influence demeure faible parce qu’il est soupçonné de servir à justifier des interdits et à faire taire l’opposition qu’ils suscitent. Délestée de ce soupçon, l’Église participerait pleinement à la réflexion et au débat sur toutes ces questions. L’avenir de l’humanité dépend de la manière dont elles seront résolues, mais aucune parole, aucune pensée ne paraît pouvoir s’élever au-dessus des considérations utilitaires, du droit individuel ou de l’intérêt personnel. Si l’Église cessait d’interdire, il lui serait possible de s’engager dans la lutte à venir sur le front de la vie humaine. Elle participe déjà à la prise de conscience de l’exploitation des populations et de la destruction de l’environnement, à l’échelle planétaire. Cette voie devrait ser­vir d’exemple. Dépositaire d’un trésor inépuisable de sagesse, l’Église peut éclairer le chemin de l’humanité, en lui offrant un sens, une transcendance. Les gens n’acceptent plus qu’on leur dicte leur conduite morale, et notamment ce qu’ils doivent faire ou ne pas faire dans le domaine de la sexualité. Dès lors, il faut plutôt s’adresser à leur intelligence et à leur cœur, à ce qui fait d’eux, d’elles des êtres de liberté. 

1. Ce texte est la version remaniée d’une intervention de l’auteure à la Soirée Relations du 19 février 2001 : « Religion et société, du passé à l’avenir ».

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