Relations novembre-décembre 2018

Les rites au cœur du lien social

Anne Sainte-Marie

Sécurité frontalière : attiser le feu

L’auteure est responsable des communications à Amnistie internationale Canada francophone

 

La création d’un nouveau ministère fédéral de la Sécurité frontalière et de la Réduction du crime organisé contribue à stigmatiser les demandeurs d’asile, estiment plusieurs organismes.

 

En juillet dernier, le gouvernement fédéral annonçait la création d’un tout nouveau ministère, celui de la Sécurité frontalière et de la Réduction du crime organisé. Dans une lettre[1] adressée au premier ministre Justin Trudeau et qui a attiré l’attention des médias, Amnistie internationale et plusieurs autres organismes de la société civile, dont le Conseil canadien pour les réfugiés et le Conseil canadien des Églises, l’ont mis en garde : confondre sécurité frontalière et crime organisé constitue une combinaison toxique, susceptible d’amplifier les inquiétudes et les malentendus au sujet de la migration irrégulière et de la sécurité frontalière.

La couverture médiatique des personnes traversant la frontière américano-canadienne ainsi que le débat politique qui s’est ensuivi ces derniers mois ont trop souvent qualifié ces personnes d’« illégaux », de resquilleurs et d’autres termes péjoratifs, provocateurs et inexacts, cela depuis l’arrivée de Donald Trump à la présidence des États-Unis. Il a également été suggéré – à tort – que le nombre de demandeurs de statut de réfugié traversant la frontière avait atteint un niveau alarmant, alors qu’en réalité, l’augmentation observée reflète en partie un retour à la normale après des années de baisse.

Les signataires de la lettre ont cherché à atténuer l’hystérie et à corriger les faussetés que l’on retrouve au cœur de ce discours, dans un contexte de détérioration rapide du respect des droits des réfugiés et des migrants chez notre voisin du sud. Ils ont aussi demandé au Canada de suspendre l’entente sur les tiers pays sûrs conclue entre les deux pays, les États-Unis n’étant pas un « pays sûr » pour les migrants, que l’on pense seulement au traitement des jeunes enfants arrachés à leur famille à la frontière avec le Mexique et aux détentions prolongées. Cette décision permettrait aux demandeurs du statut de réfugié de faire leur demande aux postes frontaliers de manière ordonnée et sécuritaire. Malheureusement, notre gouvernement a refusé de suspendre l’entente, une décision portée devant une cour fédérale par le Conseil canadien des Églises, le Conseil canadien pour les réfugiés et Amnistie internationale Canada. L’entente sur les tiers pays sûrs étant maintenue, la seule façon pour une personne en provenance des États-Unis d’accéder au statut de réfugié au Canada est donc de traverser la frontière de façon irrégulière plutôt qu’à un poste frontalier officiel.

Or, si la position du gouvernement devant cette situation a été jusqu’à présent de dire qu’il ne s’agit nullement d’une crise, mais de simples difficultés auxquelles doivent faire face les services en place, pourquoi envoyer le message contraire avec la nomination d’un nouveau ministre de la Sécurité frontalière en précisant spécifiquement qu’il sera le ministre responsable de l’immigration irrégulière ?

Créer ce nouveau ministère, qui combine sécurité frontalière, contrôle des migrations irrégulières et réduction de la criminalité, risque inéluctablement d’alimenter le discours très dangereux selon lequel les personnes qui fuient pour sauver leur vie enfreignent la loi, voire représentent une menace à notre sécurité.

Au Canada comme ailleurs dans le monde, les demandeurs du statut de réfugié, les réfugiés et les migrants sont constamment l’objet de propos haineux les associant au crime et aux menaces à la sécurité publique. Cela les place dans un état de vulnérabilité face à des attaques racistes. Les discours xénophobes vont souvent jusqu’à présenter la recherche d’asile et la traversée de la frontière comme des actes illégaux. En réalité, les réfugiés sont souvent obligés de traverser les frontières en empruntant des canaux irréguliers, qui n’ont rien d’illégal, pour éviter d’être renvoyés dans un pays où leur sécurité est menacée. La Convention relative aux réfugiés et la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés, d’ailleurs, exemptent toutes deux les réfugiés de pénalités pour entrée irrégulière.

Par ailleurs, il y a déjà suffisamment d’incertitude et de chevauchement entre les rôles et les responsabilités du ministère de la Sécurité publique (particulièrement l’Agence des services frontaliers du Canada) et du ministère de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté. Le fait d’ajouter à tout cela un troisième ministère ayant un mandat non spécifié de « sécurité frontalière » risque fort d’ajouter à la confusion. Jusqu’à quel point les services comme la GRC et l’Agence des services frontaliers du Canada devront-ils se rapporter au nouveau ministre, par exemple ? Nul ne le sait.

 

[1] En ligne sur le site Web <amnistie.ca>, section communiqués, 9 août 2018.

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