Relations mai-juin 2018

Mémoire des luttes au Québec – pour continuer le combat

François Saillant

Se souvenir d’Overdale

L’auteur a été le coordonnateur du Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) de 1979 à 2016

Trente ans plus tard, la résistance des locataires de l’îlot Overdale sert toujours d’inspiration dans les luttes pour le droit au logement.

 

Le 15 mars 1988, quelques locataires de l’îlot Overdale, situé à l’ouest du centre-ville de Montréal, forment un barrage humain à l’extérieur d’une de ses maisons afin de bloquer pacifiquement la voie à des ouvriers venus faire des travaux de démolition intérieure. Appelées sur les lieux, les forces policières procèdent à six arrestations.

Une lutte amorcée neuf mois plus tôt vient de prendre un tournant qui mènera, avant la fin de 1988, à une succession d’actions radicales, à l’éviction musclée des locataires, à la démolition de la grande majorité des édifices, à 26 arrestations additionnelles et à une large couverture médiatique. Comment en est-on arrivé là ?

En novembre 1986, le Rassemblement des citoyens et des citoyennes de Montréal (RCM), dirigé par Jean Doré, avait suscité bien des espoirs en prenant le pouvoir après 30 ans de domination de Jean Drapeau, responsable de la démolition de dizaines de milliers de logements sacrifiés au nom de la rénovation urbaine. À peine quelques mois plus tard, le 2 juin 1987, le responsable de l’habitation à la Ville de Montréal, John Gardiner, donne une conférence de presse aux côtés de deux promoteurs immobiliers, Robert Landau et Douglas Cohen. Ils annoncent en être venus à une entente en vertu de laquelle la Ville accepte la démolition de la centaine de logements et de chambres de l’îlot Overdale pour faire place à la Galleria Dorchester, un ensemble de 650 condos de luxe. En échange, les promoteurs s’engagent à financer la construction de 72 logements et chambres de remplacement dans un quartier voisin. L’Association des locataires d’Overdale dénonce aussitôt l’absence d’information et de consultations préalables, le coût des loyers dans les nouveaux appartements et, surtout, la destruction d’une communauté bien vivante, unique en cette partie de la ville. Plusieurs groupes et individus les appuient. Quelques conseillers municipaux du RCM expriment leur désaccord avec leur propre administration. Les premières actions s’organisent.

En septembre de la même année, la Ville se laisse convaincre de mener une consultation publique sur l’avenir d’Overdale. La grande majorité des groupes et des individus qui se prononcent s’opposent à la démolition des logements. Une idée reçoit un large appui, celle d’intégrer ces logements, qui n’occupent qu’environ 15 % des terrains de l’îlot Overdale, au futur développement immobilier et de les transformer en coopérative d’habitation. Le rapport de consultation va dans le même sens. Or, le comité exécutif de la Ville, puis le conseil municipal refusent d’en reprendre les principales conclusions et entérinent plutôt le projet de Galleria Dorchester.

Malgré leur découragement, les locataires poursuivent la lutte sur le plan juridique, mais aussi et surtout dans la rue. Il ne se passe plus une rencontre du conseil municipal sans qu’une manifestation ne se déroule à l’extérieur comme à l’intérieur de l’hôtel de ville. Pendant ce temps, le projet de coopérative d’habitation prend forme. Au début de 1988, Hazel Craig, une locataire d’Overdale qui refusait de quitter le logement qu’elle habitait depuis 48 ans, y est retrouvée sans vie. Incapable de supporter le stress qui lui était imposé, elle n’arrivait plus à dormir et à se nourrir. La coopérative portera dorénavant son nom.

En juin 1988, ce sont les services d’inspection et d’incendie de la Ville qui donnent le coup de grâce en exigeant que les immeubles que les promoteurs refusent d’entretenir soient évacués, ce qui mène à des affrontements avec les locataires et les personnes venues les appuyer. Même si la lutte continue jusqu’à la fin de l’année, elle ne réussit pas à empêcher que tous les immeubles soient démolis ou incendiés, à l’exception de la maison où Louis-Hippolyte Lafontaine a résidé au milieu du XIXe siècle, alors qu’il était premier ministre du Canada-Est.

Sitôt les démolitions et les évictions de l’ensemble des locataires complétées, les promoteurs confirment ce que tout le monde pressentait : la Galleria Dorchester ne verra jamais le jour. Pendant 25 ans, l’îlot Overdale ne sera plus qu’un vaste et lucratif terrain de stationnement. YUL Centre-Ville, un gigantesque projet de 873 appartements en condominiums, condos lofts et maisons de ville, y a été érigé dans les toutes dernières années.

Malgré la défaite, la résistance des locataires de l’îlot Overdale a servi et sert encore d’inspiration pour les luttes menées sur l’enjeu de l’habitation. Ce n’est pas un hasard si le Comité des sans-emploi de Montréal-Centre a amorcé son désormais célèbre squat de l’été 2001 dans la maison Louis-Hippolyte Lafontaine.

La confrontation qui s’est déroulée à Overdale pose aussi une question qui demeure entière en cette période où c’est la gentrification qui menace maintenant plusieurs quartiers populaires. Est-il réellement possible et souhaitable de tenter de concilier rentabilisation du sol urbain et marchandisation de l’habitation, d’une part, et droit au logement et à la ville, de l’autre ? C’est ce que l’administration Doré avait tenté de faire à l’époque, avec le résultat que l’on connaît aujourd’hui.

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