Relations novembre-décembre 2016

La trahison des élites : Austérité, évasion fiscale et privatisation au Québec

Siegfried Mathelet

S'attaquer au racisme

L’auteur est chercheur postdoctoral en philosophie à la Chaire UNESCO-UQAM sur les fondements philosophiques de la justice et de la démocratie

Une commission sur le racisme systémique s’impose au Québec, bien que l’exercice ait ses limites et ses écueils.

Lancée au mois de mai 2016 par Suzie O’Bomsawin, Will Prosper, Haroun Bouazzi et Émilie Nicolas, l’idée d’une commission sur le racisme systémique au Québec a fait son chemin. Une quarantaine d’organismes ont appuyé la demande et plus de 2000 personnes ont signé la pétition à cet effet, déposée à l’Assemblée nationale le 22 septembre dernier. Le Congrès et la Commission-Jeunesse du Parti libéral du Québec avaient aussi repris l’idée pendant l’été, et le premier ministre Philippe Couillard a promis une réflexion sérieuse sur le sujet.
 
Ce n’est pas d’hier que le Québec affiche sa volonté de lutter contre le racisme, comme en témoignent notamment l’adoption de sa Charte des droits et libertés de la personne et la ratification de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination, en 1975. Mais s’il existe une Déclaration du gouvernement du Québec sur les relations interethniques et interraciales depuis 1986, il a fallu attendre 2008 pour voir une politique de lutte contre le racisme et la discrimination.
 
La politique québécoise de 2008 définit le racisme systémique comme « diverses pratiques, décisions ou comportements [qui] se combinent à d’autres pratiques au sein d’un organisme ou à celles d’autres institutions sociales pour produire de la discrimination ». Cette dernière étant « une distinction, exclusion ou différence fondée sur les motifs interdits par la Charte[1] » qui compromet l’exercice de ses droits par une ou des personnes. À titre d’exemple, mentionnons : les conséquences encore actuelles de l’injustice historique envers les peuples autochtones ; le profilage racial et le taux d’incarcération plus élevé chez les Noirs et les Autochtones ; la sous-représentation des minorités visibles dans la fonction publique, dans les médias et dans les postes de décision ; ou encore, les taux d’emploi plus faibles, les inégalités de revenus et la plus grande difficulté de trouver un emploi lorsqu’on a un nom à consonance arabe, africaine ou hispanique[2]. Ce sont autant de préjudices envers ces personnes qui, chaque fois, nous privent du bénéfice de leur pleine participation à la société.
 
Une commission sur le racisme systémique s’impose, car non seulement ces injustices s’éternisent-elles, mais en ces temps d’austérité, les groupes les plus vulnérables, notamment les groupes racisés, parce qu’ils se retrouvent au bas de l’échelle, sont souvent les premiers à écoper des politiques qui creusent les inégalités socioéconomiques. En ce sens, si le premier ministre est sincère dans sa réflexion sur le racisme systémique, il devra mesurer l’impact de ses compressions et hausses de tarifs sur les groupes racisés, notamment dans les CPE et en ce qui touche l’aide à l’enfance, l’emploi et la solidarité sociale, le logement et l’éducation.
 
 Une autre visée tout aussi urgente d’une éventuelle commission serait de « dé-diaboliser » l’antiracisme. Certains, notamment dans les rangs nationalistes, s’insurgent déjà contre l’idée même d’une telle commission, comme s’il s’agissait là de leur lancer la pierre et non d’entamer un autoexamen de nos pratiques collectives et institutionnelles. Or, la réflexion et la reconnaissance du problème sont essentielles à la mise en œuvre de solutions.
 
Par ailleurs, il faut rappeler que le racisme est un phénomène complexe, dont la compréhension a bien évolué depuis 1945. Si on considérait au XIXe siècle qu’il s’agissait d’une idéologie prônant la hiérarchisation de races définies selon des critères biologiques, le racisme fut ensuite identifié, sous l’égide de l’UNESCO, comme un phénomène culturel assimilable à l’ethnocentrisme. Les mouvements de décolonisation et ceux des minorités (les Afro-Américains notamment) ont aussi fait progresser la réflexion sur l’histoire et les manifestations du racisme. Dans les milieux académiques, plusieurs l’abordent aujourd’hui comme un processus social fixant les identités. On questionne sa relation aux structures de domination politique et économique ainsi que le croisement de diverses formes de discrimination. On le combat pour les préjudices socioéconomiques et psychologiques qu’il inflige aux victimes et parce qu’il prive la société dans son ensemble de leur contribution.
 
Bien que persistant, le racisme systémique n’est pas la seule manifestation du racisme. D’autres nous guettent. Pensons à l’expansion de la cyberhaine qui, à travers les médias sociaux, traverse les frontières pour abreuver divers groupuscules racistes et islamophobes comme Pegida ou La Meute. Pensons aussi au sensationnalisme médiatique qui cible constamment l’islam et nourrit ces groupuscules d’extrême-droite ; ou encore, au discours néo-nationaliste et populiste qui déteint sur quelques personnalités politiques et médiatiques brandissant la menace imminente d’un islam conquérant. Finalement, pensons au climat social et politique ainsi créé, propice à la résurgence d’autres formes de racisme et de préjugés anti-immigration.
 
Chacune de ces manifestations de racisme et tous les phénomènes qui les alimentent requièrent une réponse appropriée. Une commission sur le racisme systémique serait un grand pas dans la bonne direction. Souhaitons qu’un premier auto-examen des pratiques systémiques nous mène à une réflexion plus large sur les dynamiques qui les accompagnent.

 


[1] La diversité : une valeur ajoutée. Politique gouvernementale pour favoriser la participation de tous à l’essor du Québec, Ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, 2008.

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