Relations novembre-décembre 2017

Pour une démondialisation heureuse

Louise Vandelac et Marie-Hélène Bacon

La santé, soluble dans les pesticides ?

Les auteures sont respectivement professeure titulaire à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM et chercheuse au GRETESS de l’UQAM

Devant le danger que représentent les pesticides à base de glyphosate pour la santé et l’environnement, les pouvoirs publics s’esquivent.

 

En 40 ans, 61 % des oiseaux champêtres du Canada ont été décimés et 1,2 million de plus meurent chaque année, notamment à cause de l’usage des pesticides – et l’hécatombe s’accélère. Car en détruisant toutes les « mauvaises herbes » et les insectes pollinisateurs indispensables aux cultures, l’usage intensif des pesticides, sous contrôle des multinationales des semences et des OGM, menace des pans entiers de la biodiversité, voire de l’alimentation et de la santé.

Que font les pouvoirs publics ? Dans le cas des pesticides les plus utilisés au monde, à savoir les herbicides à base de glyphosate (HBG), dont le plus connu est le Roundup, produit phare de Monsanto, ils en encouragent l’utilisation. À l’échelle mondiale, ses usages sont passés de 3200 tonnes par an en 1974 à 825 000 tonnes en 2014. Ils ont été multipliés par 100 depuis 1974 aux États-Unis et, au Québec, par presque 6 depuis 1992. L’introduction, en 1996, des OGM de soja, de maïs et de canola, conçus pour absorber ces herbicides sans en mourir, a fait exploser l’usage de ces produits dans pratiquement toutes les cultures.

Peut-on alors s’étonner que le glyphosate soit présent dans les trois quarts des échantillons d’eau de pluie et d’air analysés d’une région de grande culture aux États-Unis[1] et dans tous les cours d’eau des zones agricoles intensives du Québec ? Ces résultats inquiètent, surtout quand on sait qu’au Québec, les seuils permis de glyphosate dans l’eau potable sont 2100 fois supérieurs à ceux autorisés en Europe. En effet, même aux très faibles doses permises en Europe, des effets significatifs du glyphosate sur la santé (tumeurs et problèmes aux reins et au foie) ont été observés lors d’une étude de deux ans menés sur des rats[2]. De plus, le Centre international de recherche sur le cancer de l’Organisation mondiale de la santé considère que le glyphosate est un cancérogène probable et que d’autres composantes des HBG peuvent être jusqu’à 1000 fois plus toxiques encore[3]. À noter, dans le cadre des procès intentés en Californie contre Monsanto par une centaine de malades atteints de cancer, des documents internes ont révélé des pratiques douteuses de la multinationale pour ne pas ébruiter la toxicité du glyphosate et pour démolir des études critiques.

Faisant fi de ces éléments troublants, le Canada a reconduit pour 15 ans, en avril dernier, l’homologation du glyphosate, et ce, sur la base de documents si datés, partiels et partiaux que sa crédibilité en est minée. En effet, le document censé fonder l’évaluation de cette décision – « Glyphosate : projet de décision de réévaluation PRVD2015-01 » de l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire –, notamment au chapitre de la santé, s’appuie pour le volet « toxicologie » sur 118 références non publiées et secrètes fournies par l’industrie et 7 autres non identifiables, tandis que 98 % des 340 références du volet « risques alimentaires » proviennent de l’industrie et datent essentiellement d’avant 2000, ne reflétant donc aucunement l’état des connaissances produites au cours des 15 dernières années.

Relevant de sérieuses lacunes et omissions, plusieurs avis d’objection – dont le nôtre – demandent à la ministre fédérale de la Santé de créer un comité d’examen indépendant conformément au paragraphe 35 (3) de la Loi canadienne sur les produits antiparasitaires, un geste d’indépendance qui s’impose. Rappelons que le Parlement européen a exclu les lobbyistes de Monsanto pour refus de répondre aux allégations d’influences indues sur les études réglementaires sur la sécurité du glyphosate (The Guardian, 28 septembre 2017).

Et que fait le Québec sur ces enjeux ? Après 20 ans de stratégies de prétendue « réduction des pesticides », toutes de cuisants échecs, la plus récente, la Stratégie québécoise sur les pesticides 2015-2018, propose des modifications réglementaires pour interdire certains pesticides toxiques, tout en déléguant à des agronomes, sans formation en santé et souvent payés par l’industrie, la responsabilité d’en autoriser l’utilisation. C’est le cas de l’atrazine, bannie en Europe depuis 2004, du chlorpyrifos, aux effets neurotoxiques avérés, et de trois néonicotinoïdes tueurs d’abeilles. Quant aux HBG, qui constituent à eux seuls 42 % des pesticides en usage au Québec… comme c’est étrange, le ministère du Développement durable les a délibérément ignorés !

 

[1] Voir « Cinq questions sur la bataille autour du glyphosate », sur le site <lemonde.fr/planete>, 25 septembre 2017.
[2] G.É. Séralini et al., « Republished study : long-term toxicity of a Roundup herbicide and a Roundup-tolerant genetically modified maize », Environmental Sciences Europe, 26 :14, 2014.
[3] R. Mesnage et al., « Potential toxic effects of glyphosate and its commercial formulations below regulatory limits » Food Chemical Toxicology, 84, août 2015.



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