Relations mai-juin 2016

La puissance de la création

Chantal Beauvais

Sans foi ni loi. Amour, amitié, séduction – Monique Canto-Sperber

Quiconque aura étudié la philosophie, en particulier la philosophie morale et la philosophie ancienne, sera un familier des œuvres de la philosophe Monique Canto-Sperber. Elle a dirigé des collectifs qui sont devenus des incontournables pour qui s’intéresse à Platon, en particulier, et à l’éthique.

En ces temps où plusieurs des repères anthropologiques et moraux qui ont présidé à la société sont en mutation, il n’est point étonnant qu’une philosophe s’adonne à une exploration des liens humains, en particulier l’amour, l’amitié et la séduction. Comme c’est souvent le cas des explorations philosophiques, il ne s’agit pas tant pour elle de trouver des réponses que d’approcher le lien humain dans toute sa complexité et à partir de plusieurs perspectives. Les textes bien ciselés de la philosophe, qui emprunte souvent à la littérature pour mieux illustrer son propos, amènent le lecteur à entrer dans les enchevêtrements de sens, à se confronter aux paradoxes qui émergent dès qu’on se met à penser aux liens humains jusqu’à en éprouver la confusion et le doute. Le premier chapitre, qui traite de l’adultère ou de la trahison en amour, est particulièrement intéressant à cet égard. L’auteure réussit à placer le lecteur devant les conflits de valeurs vécus par les amants. Elle ne fait certes pas l’apologie de l’adultère, mais elle invite à ne pas juger trop rapidement. N’oublions pas que parmi ceux et celles qui se vantent de n’avoir jamais trompé leur conjoint, il y en a qui n’ont jamais eu l’occasion de le faire. Une part non négligeable de nos décisions les plus « morales » dépend de ce que les Anciens appelaient la « faveur des dieux » (p. 55). Un appel judicieux à la sagesse grecque qui remet efficacement le pendule critique à l’heure.
 
Les deuxième et troisième chapitres se lisent comme un tout. Ils portent une attention particulière aux mots qui nomment le lien affectif humain : amour/eros, amitié/philia, charité/agapè. Ces trois noms désignent un continuum de sentiments d’amour dans lequel il serait difficile d’identifier des réalités psychologiques parfaitement distinctes. Les trois se rapportent à la présence d’une émotion d’une qualité particulière chez qui l’éprouve – l’aimant –, ainsi qu’au souhait de faire le bien d’un autre être – l’aimé –, qui peut être soit une personne identifiée, soit l’être humain entendu de façon générique. Un exercice particulièrement lumineux pour les lecteurs qui auraient le goût de clarifier le langage du lien humain.
 
S’appuyant sur cet exercice de clarification langagière, le quatrième chapitre présente différentes conceptions philosophiques de l’amour. On y retrouvera un bref panorama philosophique, outil précieux pour qui cherche un point de départ à l’étude du concept d’amour.
 
Le dernier chapitre s’intéresse plus particulièrement au sexe et à la séduction, fouillant cette fois-ci dans le riche terreau de la littérature. Depuis l’Antiquité, la relation à un autre être humain qui attire ou éveille un désir est considérée aussi comme une formation de soi-même. Platon estimait que l’éveil au contact de l’être aimé ne pouvait s’achever que dans la contemplation de la réalité absolue de la beauté et du bien. C’est une suggestion qui peut nous aider aujourd’hui, même dans le plus concret des rapports entre les hommes et les femmes. Le lien que nous avons à l’autre sexe ne nous permet pas seulement de posséder l’autre ; il peut nous conduire au meilleur de nous-mêmes et à la jouissance de cette forme de bien qu’est un lien humain. C’est pourquoi la séduction entre les sexes est à préserver, car elle nous aide, au cœur de notre culture moderne, à garder un lien réel entre les sexes.
 
Ce qui pourrait évoquer une certaine nostalgie est en fait une mise en garde philosophique qui nous ramène à la sagesse grecque, qu’on peut certainement qualifier de grande école humaniste. On sent la philosophe préoccupée par les grands bouleversements socio-anthropologiques qui marquent notre temps. Sans vouloir contrer la désuétude de paradigmes, inévitable avec la marche du temps, l’exercice consistant à mettre en exergue ce qui conserve une certaine valeur, à évaluer ce qui vaut toujours parce que toujours source d’humanisation, est non seulement souhaitable, mais particulièrement salvateur. Après tout, Platon ne convie-t-il pas les philosophes à retourner dans les multiples cavernes où hommes et femmes s’enferment incessamment et à susciter en eux le désir du bien, du vrai et du beau ? À cet égard, Monique Canto-Sperber fait œuvre utile.

Monique Canto-Sperber
Sans foi ni loi. Amour, amitié, séduction
Paris, Plon, 2015, 228 p.

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