Relations Hiver 2020-2021
Sans cesse détournée, la parole noire est piégée d’avance. Ce qu’elle dit ne peut s’accomplir qu’au-delà des mots
L’auteur est doctorant et chargé de cours en sociologie à l’Université de Montréal
C’était la quatrième séance de ma première charge de cours et je me souviens que je portais une chemise. J’expliquais que selon Pierre Bourdieu, ce qui fait la performativité d’une parole, d’un énoncé ou, si on veut, ce qui fait que la parole s’accomplit, qu’elle fait ce qu’elle dit, c’est qu’elle est prononcée par une personne autorisée à la prononcer, dans une situation légitime, au moyen des outils légitimes, à des personnes qui la reçoivent comme légitime. Je me souviens que c’était la quatrième séance parce que la semaine précédente je portais encore une chemise et parce qu’une vingtaine de minutes avant la fin, alors que je répondais à quelques questions, un professeur un peu pressé était entré dans la salle, avait débranché mon ordinateur du projecteur et avait commencé à s’installer. « Je n’avais pas vu, je n’avais pas compris qu’il y avait un enseignant », s’était-il ensuite excusé. À me regarder – à ne pas me voir –, la légitimité de ma parole n’allait pas de soi pour lui, même si j’étais devant la classe, que je m’adressais à la classe, que mon ordinateur était branché au projecteur et que je portais une chemise. Une personne autorisée, dans une situation légitime, au moyen des outils légitimes, à des personnes qui reçoivent cette parole comme légitime. La démonstration était inespérée, je l’avais vu dans les yeux écarquillés des étudiantes et des étudiants, mais je leur soumettrais quand même un exemple plus canonique, pour la forme : « je vous déclare mari et femme ».
Et si, donc, l’une de ces conditions n’y est pas, si par exemple le mariage implique un singe, comme plaisantait, avant Bourdieu, John Austin ? Alors l’énoncé n’est pas performatif, ce qui est dit ne fait pas ce qui est dit ? C’est ça, oui. Enfin, c’est l’idée générale.
Black Lives Matter
Cette idée a beaucoup voyagé depuis et, quelque part en juillet dernier, la philosophe Judith Butler suggérait : en déclarant que les vies noires comptent, non seulement l’énoncé mais aussi le sujet noir qui l’énonce, dont la vie ne compte pas là où il l’énonce, sont performatifs. Non pas parce qu’en prononçant ces mots, les vies noires se mettent effectivement à compter, mais parce que dans la répétition ils initient quelque chose en ce sens, quelque chose qui commence à persuader de l’importance de l’énoncé et du sujet noir qui l’énonce.
Et si, donc, si l’une des conditions qui rendent un énoncé performatif n’y est pas, si par exemple Butler s’égare en proposant que le destinataire peut recevoir comme légitimes l’énoncé et le sujet qui énonce « Black lives matter » ? Si le sujet est plutôt appréhendé comme une chose, un objet ? Alors l’énoncé et le « sujet » qui l’énonce ne sont pas performatifs ? C’est ça, oui. Enfin, c’est l’idée générale, parce que la vie noire ne doute pas d’elle-même, ne s’énonce pas à elle-même. Mais voilà : c’est qu’il y a aussi de ces énoncés qui n’accomplissent pas ce qu’ils énoncent et, à la fois, accomplissent quelque chose d’autre ; il y a de ces énoncés dont l’action accomplie ne dépend pas des mots prononcés mais de leur circulation, de leur reprise.
Détournement de sens
« Les vies noires comptent », répète le « sujet » noir. L’énoncé, répété, persuaderait et donc fonctionnerait, il ferait. D’accord, peut-être, on spécule, on doute, on espère sincèrement ; on se demande qui, par les mots prononcés et répétés, puis qu’est-ce que persuader veut dire. On se demande, mais entre-temps, quelque chose de tangible se produit : ce que l’énoncé accomplit dans sa circulation, dans sa reprise. « Les vies noires comptent », vend Amazon. « Les vies noires comptent », s’agenouillent les corps policiers. « Les vies noires comptent », clament les personnes élues. Les vies noires comptent pendant qu’on les exploite, pendant qu’on les tue, pendant qu’on les laisse mourir.
Dans sa circulation, l’énoncé est aussi malléable que le « sujet » qui l’énonce. Dans sa reprise, l’énoncé n’accomplit pas ce que les mots disent, parce que le contraire de ce qu’ils disent se poursuit dans les pratiques d’Amazon, dans les meurtres policiers, dans les politiques publiques. L’énoncé n’accomplit pas ce que les mots disent mais accomplit quelque chose : il se substitue à leur sens, devient une incantation permettant de laisser mourir en bonne conscience.
Et si, donc, le « sujet » noir qui énonce voit systématiquement sa parole récupérée, si la malléabilité de cette parole en neutralise, vide et inverse nécessairement le sens? Si la vie du « sujet » noir ne compte pas, que là où il parle il s’approche plutôt de l’objet, et que l’énoncé de la valeur de sa vie n’est pas performatif, qu’il produit plutôt l’inverse de ce qui est dit ? Alors la résistance de « l’objet » doit-elle empêcher sa propre (re)prise, être fugitive, en excès du mot, dans l’opacité, dans le silence, dans le cri, dans le bruit ? C’est ça, oui : là où la parole ne peut pas faire ce qu’elle dit, ce qu’elle dit doit se faire ailleurs. Enfin, c’est l’idée générale, mais elle est difficile à énoncer.


