Relations mars-avril 2020
« ¡ San Romero de América, presente ! »
L’auteur, jésuite, enseigne la Bible à la Facultat de Teologia de Catalunya, à Barcelone, et à la UCA à San Salvador, au Salvador*
Le 24 mars 1980, Mgr Oscar A. Romero était assassiné, devenant un martyr de la foi chrétienne incarnée dans la justice. Son amour du premier martyr chrétien, Jésus, et de son peuple du Salvador, appauvri, opprimé et réprimé par les pouvoirs politiques et économiques, l’a conduit à donner généreusement sa vie, confiant de contribuer ainsi à la libération de son peuple. Ainsi est-il devenu le saint latino-américain par excellence, « San Romero de América », comme l’a nommé tendrement Mgr Pedro Casaldàliga dans un poème écrit en son hommage, au lendemain de sa mort.
Je voudrais, pour le 40e anniversaire de son assassinat, souligner trois aspects de son témoignage qui nous interpellent encore fortement aujourd’hui : l’amour pour son peuple, attesté par son courageux combat pour la justice ; son amour inébranlable de l’Église, incarnée dans son diocèse de San Salvador et inspirée par les enseignements du concile Vatican II ; et son amour de Dieu, tel qu’il se rend palpable en Jésus, à travers les évangiles en particulier. Ce témoignage, confronté à notre monde injuste, nous sollicite en tant que mémoire subversive et pleine d’espérance.
Mgr Romero a profondément aimé son peuple. Un peuple exploité à l’extrême par les quelques familles qui possédaient la grande partie des terres et qui contrôlaient le pouvoir économique et politique. Des familles qui assuraient leur domination grâce à l’armée et aux paramilitaires, qui n’hésitaient pas à violer les droits humains, à torturer et à assassiner ceux et celles qui s’opposaient à eux. Romero s’est comporté dans ce contexte à la manière des prophètes bibliques Amos et Isaïe, par exemple, qui dénonçaient les pouvoirs injustes qui écrasaient le peuple. Il ne se fatigua pas de répéter, comme Jésus (Luc 16,13), qu’on ne peut adorer à la fois Dieu et l’Argent. Il en appelait constamment à une politique du bien commun, puisant son inspiration dans l’enseignement social de l’Église et dans la Bible.
Pour Romero, une paix authentique ne pouvait être issue que de la justice. Il avait l’habitude d’affirmer que l’enrichissement de quelques-uns aux dépens des autres était contraire à la volonté de Dieu, ajoutant qu’il fallait défendre les plus petits, les plus fragiles, et que le plus grand don de Dieu était la vie. Ainsi dénonçait-il, lors de ses homélies dominicales diffusées en direct à la radio à travers le pays, les violations des droits qui avaient été commises durant la semaine – sachant très bien que de tels messages pouvaient lui coûter la vie. Selon lui, l’Église devait être la conscience critique de la société. L’Université de Louvain, en Belgique, lui décerna un doctorat honoris causa en tant que courageux défenseur des droits humains, , deux mois avant qu’il ne tombe sous les balles d’un paramilitaire alors qu’il célébrait la messe dans une petite chapelle de San Salvador. Pressentant cette menace de mort qui pesait sur lui, il avait affirmé à un journaliste en mars 1980 : « S’il me tuent, je ressusciterai dans le peuple salvadorien. Je vous le dis sans fanfaronnade et avec la plus grande humilité. Si seulement ils pouvaient réaliser qu’une telle entreprise est une perte de temps. Un évêque mourra, mais l’Église de Dieu, qui est le peuple, ne périra jamais. » Le don de sa vie a été un témoignage d’amour immense – à la manière de Jésus (Jn 15,13) !
Romero a aimé son Église, malgré le fait que le Vatican et les autres évêques du Salvador, à l’exception de Mgr Rivera, ne l’appréciaient guère. Plus que tout autre, il a aimé celle dont il était le pasteur, le diocèse de San Salvador, qui avait opté clairement en faveur des pauvres à la suite des recommandations des Assemblées épiscopales latino-américaines de Medellín (1968) et de Puebla (1979). Elle en payait un prix énorme : de nombreux prêtres, religieux, religieuses et laïques engagés dans leur communauté furent assassinés pour leur fidélité à l’Évangile. Il était même courant de lire, sur les murs de San Salvador, ce slogan de l’extrême droite : « haga patria, mate un cura » (« soyez patriote, tuez un curé »). C’est l’amour qui a permis à Romero de tenir bon. Son témoignage est devenu Bonne nouvelle (Évangile) pour son peuple crucifié, lui redonnant courage et dignité. À des paysans qui venaient d’être réprimés violemment, il avait dit : « Vous êtes l’image du Dieu crucifié. »
Romero aimait Dieu, rendu palpable en la personne de Jésus. Un amour qui se concrétise dans l’amour d’autrui. Cette expérience chrétienne lui a fait formuler des paroles aussi fortes que : « La gloire de Dieu, c’est que le pauvre vive. » Il passait des heures en prière dans son humble demeure jouxtant un hôpital pour malades atteints de cancer à qui il rendait régulièrement visite. Il encourageait la prière, mais non un spiritualisme désincarné qui se convertirait en opium du peuple. Pour lui, l’athéisme le plus dangereux pour l’Église était celui du capitalisme, quand les biens matériels s’érigent en idoles.
C’est pour tout cela que sa mémoire est si actuelle. Une mémoire subversive et porteuse d’espérance. Subversive, parce qu’elle résonne comme une dénonciation dans un monde néolibéral et globalisé où les riches sont de plus en plus riches aux dépens de pauvres de plus en plus pauvres. Porteuse d’espérance, parce que Romero, au milieu des menaces, rendait l’espérance contagieuse. Le jésuite Ignacio Ellacuría, qui a lui aussi été assassiné avec d’autres membres de sa communauté par un escadron de la mort, avait dit de lui avec raison : « Avec Mgr Romero, Dieu est passé par le Salvador. »
* Traduit de l’espagnol par Jean-Claude Ravet.


