Relations août 2008

Fragilités

réalisée par Catherine Caron

Richesse et croissance en question, entrevue avec Jean-Marie Harribey

L’économiste Jean-Marie Harribey poursuit une riche réflexion sur le développement, la décroissance, les biens publics mondiaux et la richesse. Identifié au mouvement altermondialiste, il est coprésident d’ATTAC-France depuis 2006 et maître de conférences à l’Université Montesquieu – Bordeaux 4. Il a publié La démence sénile du capital – Fragments d’économie critique (Édition du Passant, 2004), L’économie économe – Le développement soutenable par la réduction du temps de travail (L’Harmattan, 1998), Le développement a-t-il un avenir? Pour une société solidaire et économe (codir., Mille et une nuits, 2004) et Le Petit Alter, Dictionnaire altermondialiste (codir., Mille et une nuits, 2006). Profitant de son passage à Montréal, Relations l’a rencontré.

Relations : Le dogme de la croissance économique qui régit actuellement nos sociétés les conduit à une impasse écologique, les ressources de la planète n’étant pas illimitées. Parallèlement, il est de plus en plus incontestable que l’accroissement considérable de la richesse produite dans le monde a fait exploser les inégalités, sans abolir la pauvreté. Face à cela, un mouvement se développe en France et aussi au Québec, prônant la décroissance[1]. Vous partagez certains points de vue avec cette mouvance en ne ménageant toutefois pas vos critiques. Pouvez-vous résumer votre position?

Jean-Marie Harribey : J’ai en commun avec les tenants de la décroissance la prise en compte de la grave crise écologique qui frappe la planète et les plus démunis et qui va s’aggraver si le cours actuel des choses se poursuit. Toutefois, j’insiste davantage sur la nécessité de relier cette critique écologique à la crise sociale profonde que les transformations du capitalisme contemporain ont entraînée. Encore souvent, ces deux aspects restent séparés et cela me paraît être une erreur fondamentale. Ils ne se produisent pas simultanément par hasard. Ils sont tout à fait reliés à cette dynamique complètement folle et mortifère du capitalisme qui consiste à vouloir tout soumettre à une même logique de rentabilité sans qu’aucun autre aspect de la vie en société ne puisse être pris en compte.

Je partage aussi avec les tenants de la décroissance une sévère critique du développement productiviste tel qu’il a été mené depuis deux siècles dans les pays riches dits développés et aussi, depuis quelques décennies, dans un certain nombre de pays qu’on appelle émergents. Les réalités de ce type de développement dans la période du néolibéralisme, pour ne parler que d’elle, sont bien connues avec l’imposition des plans d’ajustement structurel par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, appuyés bien sûr par les lobbys privés. Ils ont amené les pays du tiers monde à la faillite, économique et financière, à la dégradation d’infrastructures publiques et sociales déjà fragiles et à l’explosion de la dette.

Toutefois – l’apport de Marx est ici décisif – la remise en cause du productivisme doit passer par celle des rapports sociaux capitalistes sur lesquels il est fondé. Les théoriciens de la décroissance sous-estiment ou même parfois nient un certain nombre de faits qui m’apparaissent cruciaux pour l’avenir. Je pense d’abord à l’augmentation constante de la population mondiale. Celle-ci se stabilisera sans doute seulement dans une cinquantaine d’années pour atteindre environ 10 milliards d’êtres humains. C’est 50 % de plus qu’aujourd’hui. Laisser entendre, comme le font certains, que la résolution de la crise écologique impose de réduire de moitié la population mondiale a quelque chose d’indécent, d’inacceptable, voire de criminel. Évidemment, plus de gens signifie des besoins accrus de nourriture, de logements, de ressources, etc. On ne peut réfléchir à une décroissance, donc à une diminution de la production à l’échelle mondiale, sans prendre en compte cet aspect. La décroissance comme un slogan uniforme, quels que soient le type de production et le type de population concernée, me paraît complètement irréaliste. On parle de la production de qui, de quoi? Je suis tout à fait pour la décroissance de la production agricole intensive, de la production d’armements (1000 milliards de dépenses militaires par an) ou de publicités (600 milliards par an), par exemple. Il est clair qu’il faut passer par-là. Au fond, la question fondamentale est la suivante : est-ce qu’on peut dissocier le développement – entendu comme la satisfaction des besoins essentiels de tous les habitants de la planète, comme l’accès à l’eau, à l’éducation, à la santé, etc. – de la croyance en une croissance sans fin de la production? La réponse, ainsi que celle de mes amis au sein d’ATTAC, est oui. Alors que pour les théoriciens de la décroissance, la réponse est non. Il n’y a pour eux aucune différence entre un développement de type qualitatif, comme celui que je viens d’indiquer, et la croissance; selon leur point de vue, l’un et l’autre sont aussi néfastes. Or, il y a cinquante, soixante ans, bien avant que la crise écologique soit un enjeu planétaire, la plupart des théoriciens du développement qui s’étaient penchés sur ce qu’on appelait autrefois le tiers-monde avaient eu l’intuition – tout à fait juste – selon laquelle le développement peut ne pas être identique à la croissance.

La Chine en fournit un exemple quasiment parfait. On y observe un développement tourné vers le marché extérieur pour répondre aux besoins extérieurs… et absolument pas pour satisfaire des besoins intérieurs. On assiste ainsi à des taux de croissance économique faramineux, de plus de 10 % par an, mais à une explosion considérable des inégalités, sans parler de graves problèmes écologiques. À l’inverse, la Corée du Sud – pourtant capitaliste – a su, avec un État qui est intervenu de manière extrêmement vigoureuse (ce n’était pas le libéralisme au sens habituel du terme), impulser un développement davantage tourné vers la satisfaction des besoins intérieurs de sa population.

Un autre point important dans le débat sur la décroissance : la question de la transition. Si on veut changer nos modes de transport, nos systèmes énergétiques, notre habitat et donc notre conception de l’urbanisme, cela va prendre énormément de temps. Toutes ces transformations vont demander des investissements colossaux durant des décennies. Je ne vois pas comment cela va être possible dans un contexte de diminution de la production. C’est difficilement envisageable. Il faut penser les transitions. Il va falloir d’abord passer par la phase que j’appelle de décélération et accepter des taux de croissance économique moindres. Dans cette phase transitoire, on devra chercher à améliorer la qualité de vie par autre chose que la croissance de la production et de la consommation, notamment par la réduction du temps de travail qui est étroitement liée à l’utilisation des gains de productivité. Tout ce débat reste à faire. Engendrés par les progrès techniques, ces gains produisent une richesse qui est actuellement accaparée par les actionnaires et non pas réinvestie du côté des salariés ou de la création d’emplois. Or, cette richesse doit être répartie autrement et l’une des pistes essentielles consiste à réduire le temps de travail. Faire cela sans réduction des salaires et avec embauche oblige à modifier la répartition des revenus car on ponctionne alors les profits. C’est pour ça que tous les patronats (incarnés aujourd’hui par un Sarkozy en France et un Lucien Bouchard au Québec qui nous disent de travailler plus) ont toujours été, depuis le XIXe siècle, beaucoup plus réticents à lâcher là-dessus que sur les salaires.

Rel. : Au Québec comme en France, on nous dit qu’on ne crée pas assez de richesse… Vous êtes de ceux qui croient qu’il faut imposer une toute autre conception de la richesse.

J-M. H : En effet, la conception de la richesse que nous impose le capitalisme est fondée sur l’idée que la seule richesse légitime est celle qui se vend sur le marché. En termes politiques, cela veut dire qu’il faut éliminer tous les services publics, les services non marchands fournis par l’État, les municipalités, l’administration publique et le secteur non-lucratif de manière générale – tous jugés parasitaires et inefficaces – pour donner une plus large part à la production marchande. Celle-ci est, selon le dogme dominant, la seule manière d’améliorer le bien-être humain. Voilà qui résume la logique… On voit bien l’enjeu politique qu’il y a à défendre des services publics de qualité et une protection sociale accessible à tous.

Or, la richesse sociale est composée, certes, de richesse marchande mais aussi de richesse non marchande et même d’une part qui n’est pas monétaire : c’est tout le travail bénévole, notamment celui des femmes, qui est colossal. Si celui-ci disparaissait, peut-être que tout le reste s’effondrerait.

Ce n’est qu’en posant les problèmes ainsi que l’on peut véritablement saisir l’enjeu écologique d’aujourd’hui parce que la nature échappe largement au domaine marchand. On ne va pas marchandiser la lumière du soleil. Malheureusement, on a déjà en partie marchandisé l’eau et peut-être qu’un jour on marchandisera l’air. Si on arrivait à cette extrémité, ça voudrait dire que le capitalisme aurait trouvé un nouveau champ d’activités lucratives considérable! En développant bien une conception de la richesse qui met l’accent aussi sur la richesse non marchande, voire non monétaire, on intègre la dimension sociale à travers la prise en compte de tous les espaces non marchands mais qui coûtent (le système public d’éducation ou de santé, c’est non marchand, mais ça coûte). Ça veut dire aussi qu’il faut accepter qu’une part de la richesse soit socialisée. Le fait que les sociétés aient été capables, malgré la pression capitaliste, d’imposer l’existence d’un espace dans lequel la richesse est socialisée est une épine dans le pied du capitalisme.

Rel. : La reconnaissance de l’existence de biens publics mondiaux est essentielle à vos yeux pour faire avancer l’idée de taxes globales. Quel est l’état des lieux sur cette question?

J-M. H : Il y a tout un travail à faire au niveau du droit international pour faire reconnaître qu’il existe un certain nombre de biens – qu’ils soient naturels comme l’eau ou produits par les êtres humains, comme les connaissances ou les systèmes de santé publics – qui appartiennent à l’humanité entière et sont donc des biens publics mondiaux. Ceux-ci ne doivent pas faire l’objet d’une appropriation privée, d’où la bataille contre la privatisation de l’eau ou le brevetage du vivant (gènes, plantes, semences, etc.).

Si on veut qu’il y ait des biens publics mondiaux accessibles à tous, non privatisés, il faut des financements globaux – d’où l’idée de taxes globales. Celles-ci porteraient sur les transactions financières (une idée qu’ATTAC et d’autres groupes portent depuis plusieurs années pour contrer la spéculation massive et financer le développement) mais qui peuvent porter aussi sur un certain nombre d’autres domaines comme une taxe sur le carbone, sur les transports (par exemple la taxe sur les billets d’avion, insuffisante, mais qui commence à être mise en place), sur les ventes d’armes, sur les déchets nucléaires, etc. Bref, il s’agit d’imposer des taxes dissuasives sur un certain nombre de productions nuisibles ou trop dégradantes pour l’environnement, toujours dans la perspective de trouver des ressources mondiales pour protéger ou produire les biens publics mondiaux. De la même manière, il faudrait pouvoir fixer des taxes uniques sur les bénéfices des grandes sociétés une fois établi un bilan consolidé de l’ensemble des bénéfices réalisés par leurs diverses filiales. Car à l’heure actuelle, les multinationales ont la possibilité de canaliser et de déclarer des bénéfices là où il n’y a pas ou peu d’impôts. Cela porterait un dur coup aux paradis fiscaux qui perdraient ainsi leur raison d’être.

Dans la mesure où des organismes comme l’ONU, voire la Banque mondiale elle-même reconnaissent aujourd’hui l’existence de biens publics mondiaux et commencent à accepter l’idée de taxations globales, il faut accentuer la pression. S’il y a encore trop peu d’avancées, c’est notamment dû au fait qu’il n’y a pas d’autorité mondiale à même d’en imposer. La crise financière liée aux hypothèques à risque aux États-Unis montre bien la nécessité d’une autorité bancaire et financière mondiale sur laquelle les autorités politiques auraient la main. Il est urgent d’amorcer une réforme profonde des institutions financières internationales et de l’ONU qui pourrait jouer le rôle d’une instance démocratique sous l’autorité de laquelle ces institutions seraient placées et qui pourrait fixer des cahiers de charges qui mettent le respect des droits humains au premier rang, assortis de sanctions en cas de violation. 

Mais si on voulait d’une telle instance qui jouerait véritablement son rôle, ça voudrait d’abord dire revenir sur la liberté de circuler accordée aux capitaux, liberté qui constitue l’un des fondements du capitalisme financier et qui fragilise presque quotidiennement le monde par les risques financiers qui sont courus. Il faut un frein sévère à cette liberté dont l’octroi a été le coup d’envoi du capitalisme néolibéral.

Depuis cette entrevue, une grave crise financière mondiale s’est confirmée (lire p. ___). À la source de ces crises à répétition : le fait que les entraves à la circulation des capitaux ont été abolies, pavant la voie à l’irresponsabilité sociale des entreprises, à la spéculation et aux krachs qui ébranlent l’économie, les salariés et les plus pauvres. Pour revendiquer la fin de cette liberté de circulation des capitaux et la remise sous contrôle public du système bancaire, Jean-Marie Harribey et Frédéric Lordon ont lancé, avec une cinquantaine d’économistes, la pétition européenne « Spéculation et crises : ça suffit! ». Voir : <www.stop-finance.org> et <www.france.attac.org>. 


[1] Lire « La décroissance en débat », Relations, no 699, mars 2006 et, à paraître dans le no 727 de septembre 2008, la recension du livre Objecteurs de croissance. Pour sortir de l’impasse : la décroissance (Écosociété, 2007).

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