Relations Automne 2021 / Culture
Réviser d’urgence le récit québécois

LES AUTOCHTONES, LA PART EFFACÉE DU QUÉBEC
Gilles Bibeau
Montréal, Mémoire d’encrier, 2020, 360 p.
Et si les impasses contemporaines de la société québécoise et de son identité avaient à voir avec la manière dont se sont construits dans le temps les divers chapitres du récit québécois ? C’est ce que développe Gilles Bibeau, professeur émérite au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal, dans cet essai de réinterprétation historique en quatre volumes. Dans ce premier tome, il pose en quelque sorte la question préliminaire : comment peut-on espérer aménager la coexistence réussie des diverses mémoires culturelles en présence aujourd’hui au Québec à partir d’un récit d’origine d’où a été effacée la vision autochtone ? Nous avons hérité d’un proto-récit à une seule voix qui porte à conséquences, selon l’auteur. Il se propose donc d’illustrer ce qui n’a pas été entendu depuis le milieu du XIXe siècle et ce qui se cache dans ce silence.
Il y a tout d’abord l’immense trou de mémoire au fond duquel se cachent les 8000 années de présence humaine sur le territoire dans toute son étendue actuelle, avant l’arrivée des premiers Européens. Le débarquement de Cartier, au XVIe siècle, inaugure une phase de découverte mutuelle que ce dernier relate dans des notes parvenues jusqu’à nous et grâce auxquelles ses intentions nous sont connues, de même que les réticences polies de son hôte iroquoien. Que viennent faire ces Européens, au-delà du simple commerce saisonnier déjà familier ? Bibeau fait appel aux sources historiques classiques et à certains témoignages qu’il a recueillis pour traiter de l’attitude des différents groupes autochtones qui découvrent graduellement le projet d’installation coloniale et missionnaire. Il en ressort l’image de Nations sûres d’elles-mêmes et de leurs territoires, négociant profitablement leurs interactions avec ces Européens.
Bibeau montre cependant que les échanges économiques du premier siècle de cohabitation se passent alors dans la plus grande incompréhension réciproque des visions du monde que chacun porte. D’où l’échec relatif de l’entreprise missionnaire auprès des chasseurs nomades attachés à la communication spirituelle avec le monde animal, et la mésadaptation de l’effort fait auprès des cultivateurs Hurons et des Iroquois. Les cultures autochtones sont fortes et adaptées à leur environnement. Nos ancêtres blancs « s’ensauvageront », certes, pour réussir à survivre, mais sans franchir la frontière ontologique posée entre les grands récits bibliques et les grands récits innus (Atanukans) ou iroquoiens. Les Autochtones du Nord-Est de l’Amérique, de leur côté, ont osé le faire en circulant, par le baptême, des deux côtés de cette frontière.
Par ailleurs, Bibeau ne peut que constater le silence assourdissant qui entoure la partie autochtone de notre patrimoine. Nos monuments n’évoquent que « l’Indien imaginaire » de l’épopée nationale et on a pu, par exemple, faire disparaître récemment la Fontaine des Abénakis qui ornait le devant de l’Assemblée nationale sans susciter un tollé. Pas plus nos fêtes civiques que la toponymie de nos rues n’accordent une juste place aux figures autochtones.
La thèse de cet essai, imposant tant par son caractère volumineux et foisonnant que par son originalité, traite simultanément de l’effacement de la part autochtone de notre mémoire historique et de l’impasse dans laquelle ce processus d’oubli ou de rature nous a conduits. Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, les Premières Nations ont joué, pour les colonisateurs d’origine française en Amérique, le rôle de figure primordiale de l’altérité dans une construction identitaire qui ne pouvait naître sans eux. Puis, nous avons participé activement à l’entreprise coloniale de liquidation de leurs différences au profit de la nôtre, par ailleurs confrontée à l’adversaire anglais. En admettant activement la place due à la composante autochtone effacée mais toujours vivante de son expérience historique américaine, la société québécoise peut tirer assurance et créativité d’une longue histoire déjà pluraliste, métissée. Elle pourrait bien y trouver une réponse aux défis qu’impose l’avenir et affronter les inégalités structurelles qui ne datent pas d’hier. Le Québec est depuis longtemps « travaillé par ses altérités ». Ce livre nous le rappelle une fois de plus.



