Relations juin 2010

L’auteur est professeur de sociologie au Cégep du Vieux-Montréal.

Le développement du capitalisme s’est accompagné d’une transformation de l’usage du temps, devenu un rouage essentiel à la marchandisation de la vie. Chercher à s’en libérer suppose donc de découvrir un nouveau rapport du temps.

Le manque de temps! Tant de choses à faire et si peu de temps! L’individu contemporain se sent de plus en plus en déficit de temps en regard de sa volonté d’agir. Sa liberté se heurterait à une limite : pas assez de temps pour accomplir ses projets et ses tâches. Pourquoi ce sentiment? Explorons quelques éléments de réponse.

Dans les sociétés traditionnelles, la dépendance des individus à l’égard des cycles naturels et des rythmes sociaux interdit de faire du temps une métaphore de l’autonomie individuelle. Il y a des moments appropriés pour chacune des tâches, tout comme chaque étape de la vie, individuelle et collective, est assignée à un moment déterminé. Les marges d’autonomie de l’individu ne peuvent s’exercer que dans les interstices des rythmes naturels et sociaux.

À partir du XIXe siècle, la technicisation croissante de la vie libère les individus et les entreprises des contraintes naturelles et notamment des cycles naturels. L’éclairage artificiel abolit l’alternance du jour et de la nuit et étend potentiellement sur 24 heures les activités humaines, spécialement dans le monde du travail. Plus généralement, la puissance technique permet une continuité des activités humaines malgré les variations saisonnières. 

Mais cette « libération » à l’égard des rythmes de la nature serait demeurée modeste si elle n’avait pas été accompagnée d’un effritement radical des rythmes collectifs, spécialement durant les dernières décennies. Ceci au nom d’une double logique : la volonté de maîtrise du temps de travail dans le cadre de l’entreprise et la libération des désirs de l’individu. 

Contrôle du temps de travail

Au XIXe siècle, l’État assure, grâce à l’encadrement juridique de la liberté de contracter (et à la propriété privée), la mobilité des facteurs de production dans le cadre des marchés. Désormais, tout se vend et s’achète librement. Enfin presque tout. Car le propriétaire du facteur « force de travail » est doté d’une liberté contractuelle de seconde zone dans la mesure où il doit se placer sous les ordres du donneur d’ouvrage pour la durée de la journée de travail. C’est sous l’égide du contrat de travail que le capital entreprend sa lutte séculaire pour le contrôle et la valorisation du temps de travail. Les séquences traditionnelles de tâches, imposées par la nature ou régulées par les usages, sont l’objet d’une réorganisation radicale dans le cadre de l’usine. Le but : maximiser l’input de travail pour chaque minute que passe le travailleur dans l’entreprise. 

À partir de la fin du XIXe siècle, c’est la fameuse chasse au temps mort du taylorisme et la suppression des gestes superflus sur la chaîne de montage. Aujourd’hui, ce qui domine, c’est la logique des flux tendus en vertu de laquelle l’entreprise fragilise sciemment la chaîne de production afin d’induire un rendement optimal de la part de chaque salarié. Cela signifie également, dans d’autres entreprises, une organisation du travail régie par le rythme des systèmes informatiques où le travailleur joue en principe un rôle accessoire. Dans tous les cas de figure, la logique est toujours la même : augmenter le nombre, l’intensité ou l’efficacité des tâches pour chaque unité de temps. 

Mais si l’entreprise vise un contrôle maximal du temps de travail de ses employés, elle tend à offrir aux clients une « interface » – guichet, comptoir, site Internet, magasin – qui est accessible à toute heure de la journée et à tout moment de l’année. À la contrainte temporelle maximale au sein de l’entreprise correspond une offre de services sans contrainte horaire pour le client. Idéalement, le capital tient boutique 24 heures sur 24. 

La conjonction de la volonté de contrôle du temps de travail des employés et d’une extension maximale des heures d’ouverture pour la clientèle conduit à un éclatement des horaires de travail en fonction du débit variable des transactions. La flexibilisation des horaires de travail est un impératif central dans les officines organisationnelles depuis quelques décennies. 

La libération des désirs

En marge du marché du travail se pose la question de l’inflation des désirs. L’affaiblissement des rythmes collectifs ne peut qu’encourager la montée d’une aspiration à un usage personnel de son temps comme instrument nécessaire à la réalisation de soi. La liberté se définit alors par la capacité de décider de son agir dans le temps – de la répartition de ses activités selon les heures et les jours. Dès lors, en regard d’un environnement libéré des contraintes naturelles et d’une disponibilité sans entraves des services, marchands et publics, l’individu peut reprendre pour soi et surtout radicaliser une vieille métaphore, littéraire et philosophique, qui assimilait temps et liberté : « Reprends et garde soigneusement le temps que jusqu’à présent tu te laissais enlever ou dérober », écrivait Sénèque il y a deux mille ans dans ses Lettres à Lucilius – même si cette aspiration à la liberté était toujours orientée en fonction d’une valeur préétablie, en l’occurrence l’idéal de vie stoïcien chez Sénèque. 

Mais aujourd’hui, la donne a changé. L’usage du temps est émancipé de toute finalité substantive et c’est toute la vie qui tombe dans le « calcul » de l’usage adéquat. Chacun devient le détenteur d’un stock initial de temps (du fait de notre mortalité) à faire fructifier selon ses désirs propres, au risque de céder au fantasme d’une intensification des objectifs, des tâches et des jouissances à surimposer sur une durée limitée[1]. Pour le travailleur autonome, cela voudra dire deux jours de procrastination, trois jours de garde des enfants et 48 heures de travail intense ininterrompu, quitte à envoyer un courriel désespéré pour sous-traiter une partie du contrat. Pour le gestionnaire performant, cela pourra signifier l’extension indéfinie du travail sur toutes les plages horaires de la vie privée : le téléphone mobile qui permet mille décisions en marche vers le restaurant ou l’ordinateur portable qui permet de mettre la touche finale après que les enfants soient couchés.

Évidemment, le revers de cela est l’extrême difficulté de faire coïncider les trajectoires individuelles. Spécialement à la lumière de l’éclatement des horaires de travail, horaires qui demeurent malgré tout la principale contrainte temporelle. C’est certes le grave problème de la conciliation famille-travail. Mais c’est plus largement le problème de la conciliation des agendas personnalisés. C’est d’abord confronter les agendas et trouver, souvent difficilement, le moment libre commun. C’est le paradoxe des aspirations à une liberté temporelle infinie qui finissent par se matérialiser dans des agendas surchargés. 

Un best-seller américain s’intitulait Faster. The acceleration of just about everything. Nous y sommes.

Pour sortir de l’urgence du temps

Mais alors, comment couper court à l’accélération du temps? Sans doute d’abord par un effort législatif et réglementaire pour renverser la dérive des horaires de travail, aussi bien dans leur modulation variable que dans leur extension dans le temps. Limiter au maximum les horaires brisés et variables. Même logique pour l’extension des horaires de travail. Le travail de jour doit redevenir le fondement de la vie en commun. Les autres quarts de travail, tout comme les week-ends, devant retourner au statut de régimes d’exception. Ces propositions de régulation des horaires conduisent à réaffirmer le principe, élémentaire, que la vie collective implique des cadres partagés, notamment des rythmes collectifs à l’intérieur desquels les rencontres sont possibles : les amis autour d’un café, le repas familial, la réunion statutaire de l’association. Ces propositions visent également à atténuer le sentiment que tout désir personnel doit trouver un gage de satisfaction dans la sphère publique à toute heure du jour et de la nuit.

Mais le rétablissement des cadres temporels partagés resterait insuffisant s’il n’était pas accompagné d’un ralentissement substantiel de l’innovation technique, qui déborde la simple question des horaires à civiliser. Il renvoie aux exemples précédents du travailleur autonome et du gestionnaire performant. Les moyens techniques – le courriel qui sauve le contrat in extremis ou le téléphone mobile qui prolonge les heures de travail – incarnent, par leur puissance nouvelle, fascinante, la possibilité de superposer plusieurs pratiques à l’intérieur d’un même laps de temps. Ne devrait-on pas plutôt refuser que la vie soit balayée par des vagues incessantes de bouleversements techniques – et, notamment, que l’usage de la liberté dans le temps soit sans cesse bousculé par de nouveaux moyens techniques?

 



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