Relations Automne 2021 / Sur les pas d'Ignace

Une résurrection de la gauche religieuse aux États-Unis ?
L’auteur est responsable de la recherche au Centre justice et foi
Incarnées par des icônes connues du public dont Dorothy Day, Martin Luther King et Malcolm X, les grandes luttes sociales menées aux États-Unis ont souvent puisé aux sources du religieux pour inspirer leur action en faveur de la justice sociale. Si les années 1960-1970 ont été riches à cet égard, certains indices donnent à penser qu’un retour de la « gauche religieuse » est en cours ces dernières années, à la faveur de la présidence raciste, fascisante, climatosceptique et ploutocratique de Donald Trump. Un signal fort en ce sens est certainement l’émergence de la « Squad » au sein de l’aile gauche du Parti démocrate[1]. Les jeunes politiciennes qui la composent, des femmes racisées, féministes et croyantes engagées socialement, bousculent l’ordre établi et sont porteuses d’une radicalité politique qui tranche avec le ronron néolibéral de l’establishment démocrate – pensons à la catholique Alexandria Ocasio-Cortez (New York), aux baptistes Ayanna Pressley (Massachusetts) et Cori Bush (Missouri), et aux musulmanes Rashida Tlaib (Michigan) et Ilhan Omar (Minnesota). Chez elles, la foi – incandescente et sans compromis – fait éclater le cadre étouffant de la sphère privée auquel voudrait la confiner le libéralisme ambiant. Elles incarnent – avec d’autres – le renouveau d’une tradition politico-religieuse qu’on croyait assoupie. La multiplication des actes de désobéissance civile menés par des croyants progressistes contre le trumpisme et en solidarité avec ses victimes permet en tout cas de le penser.
UN MOMENT HISTORIQUE ?
S’agit-il d’un simple sursaut, d’un épiphénomène ou d’un authentique mouvement de fond ? S’il faut en croire la théologienne catholique Joan Chittister et le journaliste protestant Jack Jenkins, un vent de prophétisme soufflerait présentement sur le pays de l’Oncle Sam. Suffisamment fort, en tout cas, pour qu’ils publient chacun un livre à ce propos en 2019 afin d’inciter les chrétiennes et les chrétiens progressistes à poursuivre la lutte pour la justice sociale, raciale et environnementale[2]. « Ce n’est pas d’hier qu’on annonce la renaissance de la gauche religieuse. C’est le cas à presque toutes les élections », nuance toutefois Dean Dettloff, professeur à l’Institute for Christian Studies de Toronto et correspondant de la revue jésuite America.
Encore faut-il savoir de qui et de quoi on parle lorsqu’on évoque le terme « gauche religieuse » : s’agit-il de croyants prompts à voter (par choix ou par dépit) pour le Parti démocrate, ou s’agit-il de tout autre chose ? Pour les sociologues Joseph Baker et Gerardo Martí, il s’agit essentiellement de personnes se disant « très religieuses » et s’identifiant à des valeurs politiques progressistes ; un groupe qui a connu une chute importante (-20 %) au cours des deux dernières décennies aux États-Unis[3]. La majorité de l’électorat du Parti démocrate est ainsi plus que jamais composée de personnes ne se réclamant d’aucune confession religieuse, ou encore de ce groupe fourre-tout aux contours encore mal définis qu’est celui des personnes se disant « spirituelles mais non religieuses ». D’autant qu’un certain nombre de croyants progressistes engagés socialement tendent à « cacher » leur identité religieuse, par pudeur ou par crainte d’être associés à la droite religieuse. Cette identité mal assumée est l’une des principales faiblesses de la gauche religieuse, ajoutent les experts, nuisant à sa visibilité et à sa mobilisation. Les croyants progressistes se seraient par ailleurs désintéressés de la politique partisane à l’échelle nationale, préférant s’engager dans des luttes à l’échelle locale en réaction au centrisme mollasson du Parti démocrate et donnant du même coup l’impression d’une démobilisation politique de cette frange de la société étasunienne.
Ce « petit reste » de croyants progressistes est cependant très dynamique au sein de groupes de pression ou de mouvements sociaux, dont certains ont recourt à la désobéissance civile. Au cours des 20 dernières années, près du quart des Églises et des organisations religieuses progressistes auraient pris part à des activités de ce genre : c’est trois fois plus qu’en 1998, notent Baker et Martí. Sans oublier la création de coalitions interreligieuses permettant de transcender les frontières confessionnelles et partisanes et de se mobiliser autour de luttes communes pour la justice sociale et fiscale, contre le sexisme, le racisme et l’homophobie, pour la défense des migrants, etc. Pensons à la Poor People’s Campaign, étroitement associée à des figures charismatiques comme le pasteur protestant William Barber et la religieuse catholique Simone Campbell ; à la Marche des femmes coordonnée par la musulmane Linda Sarsour ; ou encore au Sanctuary Movement réunissant des ministres du culte et des fidèles de diverses confessions religieuses afin de défendre les droits des personnes migrantes sans statut menacées de déportation.
Le dynamisme de ces réseaux est tel que les politologues Paul Djupe et Ryan Burge n’hésitent pas à qualifier la gauche religieuse de « groupe [social] le plus actif » dans l’arène politique américaine. La fondation récente d’un think tank comme l’Institute for Christian Socialism ou encore le groupe de réflexion Religious Socialism, dont le philosophe et militant afro-américain Cornel West est une figure de proue, l’attestent. À l’évidence, l’analyse mise de l’avant par Joseph Baker et Gerardo Martí ne tient pas assez compte des mobilisations sociales et politiques non partisanes menées par des croyants progressistes.
S’il faut en croire la théologienne catholique Joan Chittister et le journaliste protestant Jack Jenkins, un vent de prophétisme soufflerait présentement sur le pays de l’Oncle Sam.
QU’EST CE QUI LES PROPULSE ?
Héritière des grands mouvements de réveil qui ont façonné l’histoire des États-Unis depuis le XVIIIe siècle, la gauche religieuse se bat pour « l’âme de l’Amérique ». Lire ses publications, c’est replonger dans l’ambiance exaltée des assemblées protestantes et des missions paroissiales catholiques d’autrefois, où il s’agissait de secouer la tiédeur et la torpeur morales des fidèles face aux injustices qui s’étalent au grand jour. Des « Moral Mondays » de William Barber au Moral Movement qui lui a fait suite dans tout le pays, on voit se déployer des vagues de protestation et d’actes de désobéissance civile dénonçant les péchés sociaux et les injustices raciales qui souillent l’âme de la nation. Cette réappropriation subversive de la rhétorique moralisatrice chère à la droite religieuse depuis l’époque de la Moral Majority du pasteur conservateur Jerry Falwell, est mise au service d’un projet politique réformiste, sinon révolutionnaire. Dans cette optique, l’immoralité n’est pas tant liée à la morale sexuelle, relevant de la sphère intime, qu’au scandale public qu’est la dignité humaine bafouée par des lois, des institutions et des systèmes brutaux et injustes. C’est contre cette immoralité-là qu’ils se mobilisent, manifestent bruyamment, désobéissent, défient la loi et l’ordre, comme le montre entre autres le mouvement Black Lives Matter.
Riposte vigoureuse à l’insupportable présidence de Donald Trump, cette « résurrection » de la gauche religieuse doit donc aussi être comprise comme une réaction à l’usurpation et à la monopolisation de la parole religieuse par les Églises évangéliques, les évêques catholiques et les congrégations juives de tendance conservatrice et réactionnaire. Que restera-t-il de ces mobilisations de la gauche religieuse maintenant que Joe Biden a été élu à la présidence ? Le Parti démocrate sera-t-il le bon véhicule pour mener à bien les transformations sociales radicales qui lui sont chères ?
[1] Voir Roger Rashi, « La “Squad” contre l’establishment du Parti démocrate », Relations, nº 812, printemps 2021.
[2] J. Chittister, The Time Is Now. A Call to Uncommon Courage, New York, Convergent Books, 2019 ; J. Jenkins, American Prophets : The Religious Roots of Progressive Politics and the Ongoing Fight for the Soul of the Country, New York, Harper-Collins, 2019.
[3] J. Baker et G. Martí, « Is the religious left resurgent ? », Sociology of Religion, vol. 81, no 2, 2020, p. 131-141.



