Relations mars-avril 2017

Violences : Entendre le cri des femmes

Jean-Claude Ravet

Répondre à l’attentat de Québec

L’attentat perpétré dans une mosquée à Québec, le 29 janvier dernier, contre des musulmans rassemblés pour prier, laisse une profonde cicatrice dans notre mémoire collective. Cet ignoble crime haineux incarne le dépassement d’une limite qui ne peut être franchie sans ébranler les fondements même de la société, mettant tragiquement en scène un mal qui la ronge et auquel on doit opposer une riposte vitale et collective. Les divers rassemblements spontanés et organisés qui ont suivi le massacre ont été à la hauteur de la blessure à panser. Particulièrement mémorables ont été les funérailles offertes aux victimes, hors du commun dans un Québec qui a plutôt l’habitude de se représenter médiatiquement la croyance comme une relique d’un passé regrettable, et l’islam, en particulier, comme un corps étranger, voire une menace à la nation.
 
Nous ne pouvons plus dorénavant – et sans risquer d’ouvrir à nouveau la plaie – agir envers les Québécoises et les Québécois de confession musulmane (ou perçus comme l’étant) comme s’ils n’étaient pas des nôtres, comme s’ils n’étaient pas inclus d’emblée dans le « nous » que symbolise la communauté politique. C’est malheureusement ce à quoi nous incitent nombre de tribuns de droite obsédés par l’ordre et l’obéissance en chosifiant ce « nous », en se référant à un passé mythique comme s’il n’avait jamais été pluriel, métissé, intersubjectif, à l’image d’ailleurs de la subjectivité : « Je ne deviens moi-même qu’en me révélant pour autrui, à travers autrui et à l’aide d’autrui. […] La rupture, l’isolement, l’enfermement en soi est la raison fondamentale de la perte de soi », écrivait Mikhaïl Bakhtine (cité par T. Todorov, Le principe dialogique, Seuil, 1981).
 
Prendre pleinement la mesure de cet événement tragique exige, tout d’abord, de contrer le fondamentalisme identitaire qui a le vent dans les voiles dans certains pays d’Europe et aux États-Unis, et qui trouve de plus en plus une voix ici. Certes, l’air du temps de la globalisation financière nous fait croire que les individus et les sociétés sont comme une page blanche où peuvent s’écrire sans entraves les injonctions de la consommation et de la production déchaînées. Mais lutter contre cette dépossession en faisant croire que la culture ne relève que du passé, et plus encore d’un passé pétrifié qu’on pourrait mettre en boîte et garder à portée de main comme preuve de son intégration, est une fausse et dangereuse solution. Si elle est bien réelle et vivante, la culture est aussi insaisissable, même si elle se fait sentir dans la langue commune, le sens commun, les liens de mémoire, incluant celle des luttes ; elle se renouvelle dans les débats publics et les luttes sociales qui à leur tour renouvellent les institutions en tant qu’expressions vivantes de la liberté.
 
Nous avons la responsabilité de rendre palpable cette culture chez les jeunes à travers l’apprentissage de la littérature, de la poésie, de la chanson populaire, de l’histoire, de la pensée, en leur faisant découvrir la beauté et la richesse de la langue. Idem chez les nouveaux arrivants, en facilitant leur entrée dans le français et leur intégration au travail, en sachant qu’ils s’imprègneront aussi de cette culture commune dans les amitiés qu’ils noueront et les liens de proximité qu’une société accueillante sait forger. Car cette culture n’a d’existence que dans les liens qui nous relient entre nous et au monde. Vouloir l’encapsuler, c’est l’asphyxier.
 
Prendre la mesure de l’attentat de Québec, c’est aussi, en ce qui concerne la laïcité, cesser de prendre pour modèle la France, tributaire d’un lourd passé colonial. Il nous faut tracer nos propres voies politiques adaptées à la petite nation qui est la nôtre et qui exige de larges consensus pour ne pas être paralysée par la rancœur. Le rapport Bouchard-Taylor demeure la référence programmatique. Que Charles Taylor, neuf ans plus tard, se dissocie d’une de ses recommandations – l’interdiction du port de signes religieux par les agents de l’État exerçant des fonctions coercitives – n’en invalide aucunement la portée consensuelle, sauf à vouloir faire l’éloge du multiculturalisme « à la Canadian » dans lequel la grande majorité des Québécois ne se reconnaît pas.
 
Enfin, il y a urgence à réanimer la vie démocratique – dans la foulée, entre autres, du collectif Faut qu’on se parle – en élargissant et consolidant les espaces publics de délibération et de défense du bien commun, sans en restreindre l’entrée au nom d’une vision étroite de la laïcité et de la croyance religieuse. Pour que le vivre-ensemble n’ait ni le goût rance d’un passé figé ni le goût fade d’un présent sans horizon de sens, mais le goût intense de la liberté politique assumée.



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