Relations décembre 2010

Dominique Boisvert

Repenser nos modes de vie

L’auteur, membre fondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire, signe un blogue au http://carnet.simplicitevolontaire.org

Il existe des alternatives à l’endettement et à la surconsommation. Si certaines ouvrent des voies d’avenir, il est clair que la véritable solution n’est pas individuelle et réside plutôt dans la sortie d’un système dont le crédit est devenu un moteur essentiel.

Écrire sur les solutions de rechange à l’endettement m’a fait faire un voyage imprévu. Au départ, je pensais réfléchir essentiellement aux mécanismes de la surconsommation individuelle et explorer comment on pouvait y résister, et quels moyens avaient été mis en place pour en diminuer l’impact financier. En cours de route, j’ai réalisé à quel point cet endettement des individus et des ménages était aussi le fruit de décisions collectives, de politiques économiques. Et au terme du voyage, je suis obligé de conclure, à ma propre surprise, que la seule véritable solution à l’endettement, c’est de sortir du capitalisme. Je m’explique.

 

Je suis un « simplicitaire », membre fondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire. Depuis longtemps, nous prônons la résistance à la surconsommation comme source méconnue de bonheur individuel et comme moyen incontournable de réduire notre empreinte écologique et de contribuer à un meilleur avenir pour la planète. En ce sens, l’une des clés est d’apprendre à distinguer nos besoins (somme toute limités) de nos désirs (par définition insatiables) et de n’acheter, le plus possible, que ce que nous pouvons payer en argent comptant. Voilà pour une alternative individuelle à l’endettement, plus réaliste qu’on ne le croit même si tout à fait à contre-courant.

Quelques voies à explorer

Il existe divers mécanismes qui, chacun à leur façon, permettent d’atténuer les injustices du système financier dominant, en particulier pour ceux et celles qui manquent du nécessaire ou qui n’ont pas accès au crédit conventionnel. Mentionnons le micro-crédit, ces petits prêts rendus accessibles à des gens jugés trop pauvres par les institutions traditionnelles de crédit. Les organismes qui en facilitent l’accès se sont multipliés au Sud, mais également ici même au Québec, tant sur le plan local que régional, avec l’appui des gouvernements, des fonds de travailleurs, du Mouvement Desjardins et d’investisseurs privés soucieux de finances solidaires. Il y a aussi les services d’échanges locaux (SEL) qui peuvent s’apparenter à un système de troc multilatéral et qui portent divers noms selon les localités et les pays. Ils sont à l’origine de monnaies alternatives, utilisées d’abord pour comptabiliser ces échanges « hors commerce », mais reconnues parfois comme « monnaies parallèles » par certains commerces réguliers. C’est sans compter les innombrables services d’entraide, de partage (de compétences et de ressources), de récupération et de recyclage des biens, sans oublier la charité plus traditionnelle telles les banques alimentaires de plus en plus sollicitées dans les pays… riches!

Ce sont là autant de façons de limiter sinon l’endettement, du moins le surendettement.  Mais qu’ils soient individuels ou collectifs, tous ces exemples se butent aux mêmes limites : ces solutions demeurent pour l’instant marginales et n’arrivent pas à influencer ou à modifier la dictature économique actuelle (comment nommer autrement le capitalisme planétaire?). La simplicité volontaire, par exemple, est beaucoup plus qu’un choix individuel. Elle expérimente de multiples moyens moins coûteux, souvent axés sur la communauté et le partage, de répondre à ses besoins et d’être heureux; une expertise utile dont on pourra s’inspirer quand les contraintes de la planète imposeront à tous une simplification forcée de nos modes de vie. Mais elle ne prétend pas être la solution à l’endettement catastrophique des ménages québécois.

De même, les services de partage de bicyclettes (Bixi) et de voitures (Communauto) ne peuvent prétendre, à eux seuls, renverser la dictature automobile qui s’impose encore dans nos villes. Je choisis cet exemple car il me semble la meilleure illustration du rôle que peuvent jouer les alternatives dans le système économique actuel. Et celui dont les progrès ont été les plus visibles et significatifs. À partir d’une position essentiellement marginale et idéaliste (vouloir faire reconnaître, dans un cas, la bicyclette comme moyen de transport de masse quotidien et le partage collectif d’automobiles allant à l’encontre de la propriété privée, dans l’autre), on a réussi à faire de réelles percées. Dans le premier cas, en 35 ans, on observe non seulement que les pistes cyclables et les cyclistes de tous âges et de tous milieux sont de plus en plus nombreux à Montréal, mais le symbole qu’est devenu le Bixi s’exporte un peu partout dans le monde et s’inscrit à la suite de précurseurs tels Cyclocity et certaines initiatives basées sur la gratuité (le Bycyklen de Copenhague, le Vélo à la carte de Rennes, entre autres). Quant au service Communauto, après une quinzaine d’années, il poursuit son expansion non seulement en nombre de véhicules et d’utilisateurs, mais aussi par la voie de partenariats structurants (avec les transports en commun, par exemple), donnant toujours plus de pertinence à un véritable « cocktail de transports » comme réponse possible au besoin de réduire notre empreinte écologique. Mieux encore, ces deux moyens de transport s’attaquent à deux des mythes fondateurs de la richesse et de la modernité américaine – l’automobile et la propriété privée – et luttent concrètement contre l’endettement personnel ou familial (l’automobile étant l’une des dépenses les plus lourdes… et un bien hâtivement convoité chez les jeunes).

Revenir à l’essentiel

Mais le défi reste grand : comment arriver à vivre « comme tout le monde » dans une société où les sollicitations sont toujours plus nombreuses, où le travail est en profonde mutation et où la (sur)consommation est un devoir civique parce qu’elle est une condition essentielle à la santé économique et à l’intégration sociale? En relisant les deux excellents dossiers publiés par Relations en juin 2009 et juin 2010[1], j’ai vite réalisé qu’un appel à la conscience et à la maîtrise individuelles pour contrer l’endettement était largement insuffisant. Pire, en ne s’adressant qu’aux comportements personnels des consommateurs, cet appel passe à côté de la dimension structurelle du problème : les Québécois, comme la plupart des autres Occidentaux, s’endettent de plus en plus non seulement parce que notre système financier les y pousse, mais aussi parce qu’il a besoin de cet endettement. Ainsi, la solution ne relève plus de la psychologie des consommateurs ou de leur manque de discipline budgétaire; elle réside dans le changement plus fondamental d’un système économique dont le crédit est devenu un moteur essentiel – ce que d’autres articles de ce dossier analysent en détail.

Dans ce contexte, toutes les Associations coopératives d’économie familiale (ACEF) du monde – mises sur pied en 1965 pour contrer le phénomène de l’endettement et redonner du pouvoir aux consommateurs sur leur propre budget et sur la protection de leurs droits – ne pourront jamais être que des pansements sur une jambe de bois! D’autant que celles-ci devraient renouer avec l’approche plus politisée qui les caractérisait à l’origine.

C’est pourquoi il faut revenir à l’essentiel, au point de départ : qu’est-ce que l’argent, comment est-il créé et à quoi sert-il vraiment?[2] Et réaliser que ce qu’on appelait l’usure et que l’on associait aux taux d’intérêt exorbitants des usuriers (les shylocks de la littérature) est maintenant devenu la norme : les taux d’intérêt actuels des prêts à la consommation (banques, cartes de crédit, sans parler des prêteurs sur gages et autres intermédiaires financiers) auraient tous été qualifiés d’usuraires il n’y a pas si longtemps! Mais nous nous sommes rapidement habitués à l’inacceptable. Car la véritable usure ne réside pas uniquement dans les taux d’intérêt utilisés, mais dans le mécanisme de l’intérêt comme tel : faire de l’argent avec de l’argent, générer de la richesse sans rien produire, « s’enrichir en dormant », pour reprendre le beau titre du livre de Bernard Barthet (Desclée de Brouwer, 1998).

Ce faisant, nous oublions que l’économie actuelle n’est pas la seule possible. Car les sociétés humaines ont fonctionné pendant des millénaires dans un rapport à la production, à la consommation et à l’argent complètement différent du nôtre. Encore maintenant, malgré le rouleau compresseur de la globalisation néolibérale, il existe de nombreuses poches de résistance où l’être humain vit dans un rapport plus immédiat et plus réel (moins médiatisé par l’argent) avec les richesses de la nature et de ses semblables[3]. Le modèle actuel est récent (la révolution industrielle n’a pas encore deux siècles), voire très récent (la financiarisation de l’économie n’a même pas 50 ans!). Il est voué à l’échec, comme l’illusion de la croissance illimitée sur lequel il repose. Le remplacer est certes un défi considérable, surtout à court terme. Mais c’est la seule véritable alternative à l’endettement



[1] « L’ogre de la finance » (no 733) et « Des voies pour réinventer l’économie » (no 741).

[2] Voir à ce sujet le film d’animation très pédagogique de Paul Grignon, L’argent comme dette
(<http://vimeo.com/8116254>).

[3] Lire l’éclairante histoire du pêcheur et de l’homme d’affaires (www.ecoloinfo.com/2010/05/19/sens-et-vie-lhistoire-du-pecheur-et-de-lhomme-daffaires).

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