Relations Hiver 2020-2021
Rendre le monde indisponible – Hartmut Rosa
Dans son dernier livre Rendre le monde indisponible, le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa reformule avec concision et profondeur les principaux arguments de ses précédents ouvrages Accélération (2013) et Résonance (2018). La thèse centrale de l’auteur se présente comme suit : la modernité « est l’idée, le vœu et le désir de rendre le monde disponible. Mais la vitalité, le contact et l’expérience réelle naissent de la rencontre avec l’indisponible. Un monde qui serait complètement connu, planifié et dominé serait un monde mort » (p. 6).
Rosa définit la société moderne par son « mode de stabilisation dynamique » qui a structurellement besoin de croissance économique, d’accélération technique et d’innovation culturelle pour se maintenir en place. Du point de vue de l’expérience vécue, le monde apparaît alors comme point d’agression : courriels à répondre, réussir sa carrière, avoir des conquêtes amoureuses, etc. Cette pression constante d’optimisation se veut séduisante, portant « la promesse de l’extension de notre accès au monde » (p. 17). L’argent, l’automobile, l’avion et le téléphone intelligent apparaissent comme des moyens d’élargir nos horizons et de mettre diverses parties du monde à notre portée. Il s’agit de rendre disponible, « ce qu’il convient de savoir, d’explorer, d’atteindre, de s’approprier, de maîtriser et de contrôler » (p. 21).
Or, ce « progrès » comporte son revers paradoxal. La maîtrise de la nature par la technique se transforme en crise écologique, le processus de rationalisation se traduit en « désenchantement du monde » et la mondialisation rend les processus décisionnels opaques. Rosa réhabilite la notion d’aliénation pour désigner l’absence de relation significative avec le monde, lequel apparaît alors comme froid, muet ou hostile. Si la modernité comme projet global de mise à disposition mène paradoxalement à l’aliénation, à quoi pourrait ressembler une relation au monde réussie ?
C’est ici qu’intervient le concept de « résonance », qui définit un mode de relation entre le sujet et le monde selon quatre moments : le contact, où le sujet se retrouve affecté, touché ou ému par quelque chose ; l’efficacité personnelle, où le sujet répond activement à cet appel ; une transformation du sujet qui résulte de cette rencontre ; l’indisponibilité, qui représente cette part incontrôlable de la résonance échappant à la volonté. Rosa évoque les rapports avec la nature, les jeux de hasard, l’amour, l’expérience musicale, etc. comme différentes manifestations de cette rencontre avec l’indisponible.
Cela dit, le philosophe nuance son propos en soulignant que « nous ne pouvons entrer en résonance avec des personnes ou des choses que si elles sont en quelque sorte à “demi disponibles”, si elles évoluent entre la disponibilité totale et l’indisponibilité complète » (p. 53). Ainsi, pour entrer en résonance avec une musique ou tomber amoureux d’une personne, il faut que celles-ci soient en partie disponibles (audibles ou visibles). À l’inverse, Rosa soutient que « les choses dont nous disposons complètement perdent leur qualité de résonance » (p. 57), car lorsque nous maîtrisons parfaitement une chose, celle-ci « n’a plus rien à nous dire ». L’expérience de résonance a donc besoin d’une indisponibilité qui « parle », une « semi-disponibilité » qui entre en contact avec nous sans se laisser réduire à un simple objet à saisir, manipuler et contrôler.
Rosa conclut enfin par une riche réflexion sur la nature du désir qui est spontanément orienté vers quelque chose d’indisponible. Plus qu’un être marqué par le besoin d’acquisition ou de domination, l’humain est un être de relation, qui cherche à toucher et à être touché par le monde afin d’entrer en résonance avec lui. Le titre du livre ne signifie donc pas qu’il faut s’éloigner du monde ou le rendre complètement inaccessible, mais plutôt nouer un autre rapport au monde que celui caractérisé par la domination, l’accélération, l’optimisation et la numérisation intégrale des choses, qui nous font perdre contact avec elles.
Rendre le monde indisponible
Hartmut Rosa
Paris, La Découverte, 2020, 144 p.


