Relations août 2012

2 août 2012 Jean-Claude Ravet

Remémoration subversive

L’auteur est rédacteur en chef de Relations

La mémoire est porteuse d’un germe de subversion : celle de dévoiler les oubliés et les vaincus de l’histoire et de dépouiller les vainqueurs.

« Articuler historiquement le passé ne signifie pas le connaître “tel qu’il a été effectivement”, mais bien plutôt devenir maître d’un souvenir tel qu’il brille à l’instant d’un péril […] À chaque époque, il faut tenter d’arracher de nouveau la tradition au conformisme qui veut s’emparer d’elle. »

Walter Benjamin, Thèse VI sur le concept d’histoire

 
 
Notre usage de la mémoire est indissociable de la façon dont nous choisissons de vivre notre humanité. Le rapport au passé sera différent selon qu’on adopte la posture du maître et des parvenus, pour qui le passé justifie le présent, ou qu’on s’engage aux côtés des dépossédés. Ceux-ci se remémoreront les plaintes corrosives, le courage, la ruse, la détermination, la joie qui habitaient les luttes passées. Ces remémorations nourriront leurs luttes présentes. Pour eux, le passé n’est pas mort, mais vivant; ils s’en font les témoins. Ils se lèvent et disent  « Présents! » à l’appel des vaincus de l’histoire. Cherchant à bâtir un monde qui leur soit digne, ils s’en font des compagnons de route et joignent leurs voix aux leurs. Cette remémoration réintroduit l’inouï, l’étrange, l’inédit, l’improbable dans le présent enclin à l’apathie, au renoncement.
 
Aux laissés-pour-compte, aux exclus, aux rebelles, à tous ceux et celles qui refusent la soumission inconditionnelle à l’état de choses et ne se contentent pas de la distribution des rôles – aux uns de dominer, aux autres de se soumettre –, est donné d’entendre cet appel du passé. Guettant des indices, des traces de vivants à qui se lier de solidarité, comme autant d’appels à vivre dignement, ils portent attention aux voix discordantes et vivifiantes au seuil de la mémoire. Ils arrachent de l’oubli les rêves écrasés que les manuels d’histoire, célébrant les maîtres du présent, ont occultés ou travestis pour qu’ils s’accordent à leurs louanges.
 
Cette remémoration rend suspect le discours des vainqueurs dont l’histoire est placardée. Elle ouvre les yeux sur leur « prestige »; ils apparaissent comme ces décors en carton-pâte qu’on avait l’habitude de dresser au passage du tsar en Russie pour qu’il ne voie pas la misère de son peuple. À la différence que, cette fois, ils dissimulent au peuple la bassesse de ses maîtres. « Il n’est aucun document de culture qui ne soit aussi document de barbarie », disait Walter Benjamin.
 
Un souvenir dangereux et libérateur
La mémoire subversive et libératrice est au cœur de la foi chrétienne. Elle rappelle la vie de Jésus qui avait mis les exclus, cette multitude d’anonymes, au centre de ses préoccupations et de la cité. Celui-ci a témoigné d’un Dieu qui s’est identifié à eux et dont la loi est au service des êtres humains et non l’inverse. Il a dénoncé la domination sociale, politique, économique et religieuse de son temps. Pour tout cela, il fut torturé et sommairement exécuté comme un séditieux, un dangereux conspirateur. Il méritait la mort pour assurer la paix publique. Mais Dieu, scandale des scandales, l’aurait arraché à la mort et ressuscité, renversant ainsi le verdict des puissants et des prêtres, témoignant par là qu’il n’aurait pas agi différemment de Jésus au milieu de son peuple.
 
La remémoration (anamnèse) de la vie, de la mort et de la résurrection de Jésus dans l’eucharistie invite, à travers cette mémoire d’un Dieu incarné et crucifié, à regarder le monde du point de vue des écrasés, des opprimés, des appauvris et des vaincus auxquels Dieu s’est identifié. Elle dénonce l’échafaudage mondain qui prend appui sur leur écrasement. Elle met au centre des préoccupations collectives la question de la souffrance sociale et politique et inspire des formes de service, de partage et de solidarité qui tentent d’y répondre. À travers cette mémoire, la communauté chrétienne est convoquée à se risquer sur les chemins tumultueux et incertains de la justice, de l’humanisation du monde, à l’exemple de Jésus.
 
C’est de cette mémoire chrétienne dont l’Église est censée être le témoin. Mais sa longue et désastreuse fréquentation du monde des riches et des puissants a fait en sorte que cette mémoire s’est édulcorée. Elle s’est transformée en rites sacrés, alimentant une fuite du monde et favorisant ceux qui en sont les maîtres. D’un côté, se trouvait l’essentiel, le sacré, le service divin et, de l’autre, le profane, le politique et le social, inessentiels. D’où la connivence coutumière des autorités politiques avec un tel ordre « religieux » qui les laisse régner en toute quiétude.
 
Les récits sur Jésus bouleversent cette vision sacrale du monde. Dieu s’est incarné. Il s’est dépouillé de la condition divine pour assumer la condition d’esclave, ce que les premiers chrétiens ont appelé le videment (la kénose) de Dieu. L’éternité s’est faite contingence et la toute-puissance, fragilité. La transcendance embrasse la contingence du monde. « Dieu détrône les souverains et élève ceux qu’ils ont piétinés. Les affamés sont comblés, les riches sont congédiés les mains vides » (Luc, 1,52). Ce souffle libérateur a traversé les âges. Il a porté avec lui des soulèvements sociaux et des mouvements d’émancipation de toutes sortes. Les laissés-pour-compte, ceux qui travaillent pour un salaire de misère, ceux qui sont invisibles aux yeux de la bonne société, ceux qui sont dépossédés de leurs biens, de leur terre, ceux-là qui sont traités comme des choses, ainsi que les torturés et emprisonnés pour vouloir un monde juste, y ont discerné des motifs d’espérance et de résistance. Leur malheur n’apparaissait plus comme un destin inéluctable, voulu par Dieu, auquel il fallait se résigner. Ils pouvaient le changer, ils devaient le faire, et dans cette tâche, le souffle de Dieu les accompagnait.
 
Mais la curie romaine, la plupart du temps, est restée aveugle et même hostile à ces signes des temps et à cette présence de Dieu dans le monde, se repliant sur une identité sacrale qui trahissait l’incarnation de Dieu, se comportant comme si celle-ci n’était qu’une anecdote historique qui n’impliquait en rien un bouleversement dans l’ordre de la transcendance. Le concile Vatican II, rompant avec cette « tradition », a renoué avec la mémoire dangereuse et libératrice de Jésus, en replaçant la mission de l’Église au cœur du monde et de ses exigences, l’appelant à se dépouiller de ses apparats mondains et de la prérogative cléricale. « L’Église peuple de Dieu » devenait partie prenante des luttes sociales et politiques de son temps pour un monde humain et solidaire – une « mission » qui n’a pas perdu un iota de son actualité.



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