Relations Automne 2021 / Dossier
Relations, une revue toujours jésuite ?
L’auteure est directrice générale du Centre justice et foi et de la revue Relations
Voilà plus de 25 ans que je travaille au Centre justice et foi (CJF), en étroite collaboration avec la Compagnie de Jésus. Au fil du temps et des responsabilités qui m’ont été confiées, on m’a souvent taquinée à propos de mon identité « crypto-jésuite » – et encore plus après la nomination, en 2007, de la femme laïque que je suis à titre de directrice du CJF et de la revue Relations ! Mon entrée en poste marquait en effet un tournant inédit : l’identité jésuite d’une institution ne tenait plus tant à la présence ou non des jésuites en son sein ou même à sa tête ; elle reposait d’abord et avant tout sur une manière d’agir, une capacité d’actualiser autant la spiritualité que la portée prophétique de l’Évangile ainsi qu’un engagement social se concevant « aux frontières », c’est-à-dire solidaire des personnes à la marge des sociétés ou à l’écoute de nouveaux enjeux émergents.
Ma nomination confirmait ainsi la confiance des jésuites d’ici dans la capacité des personnes non jésuites de collaborer pleinement à leur mission. Elle renforçait la tendance, observée un peu partout dans la Compagnie de Jésus, à reconnaître l’apport significatif et complémentaire des femmes. Ce modèle de collaboration entre religieux et laïques, favorisé par un contexte social et ecclésial spécifique au Québec, donne aussi son originalité à la revue Relations. En accueillant des collaborateurs et collaboratrices aux horizons divers, croyants et non croyants, cette dernière est un pont entre des mondes trop souvent mis en opposition dans le cadre séculier qui est le nôtre.
Comment l’héritage jésuite de Relations s’incarne-t-il aujourd’hui ? Il y a évidemment son titre, qui est un clin d’œil aux premiers écrits des Jésuites en Nouvelle-France, mais qui évoque aussi d’entrée de jeu l’importance du lien social, des relations entre les différentes parties du corps social que les fondateurs de la revue voulaient « rendre meilleures » par une analyse qui nourrit l’action. À cela s’ajoute, depuis les années 1970, une injonction à fonder davantage l’analyse sociale sur un parti pris pour les personnes exclues. Ce parti pris découle d’une quasi-refondation de la mission de la Compagnie, en 1974-1975, autour de l’« exigence absolue » d’allier l’engagement pour la foi avec celui pour la justice. Allant à l’encontre d’une vision largement répandue selon laquelle l’engagement des Jésuites se réduit aux institutions d’enseignement supérieur réservées à la formation des élites, les institutions de transformation sociale, dont les centres sociaux et les initiatives de proximité avec les populations marginalisées se mettent alors à essaimer, notamment au Québec.
En valorisant une analyse radicale, qui s’attaque à la racine des différentes formes de domination, elle propose aussi, tout au long de son histoire, différentes alternatives socioéconomiques et politiques s’inscrivant dans un horizon de justice sociale.
Depuis les années 2000, c’est aussi un engagement en faveur d’une réconciliation fondée sur la justice sociale qui caractérise l’action jésuite, y compris dans les pages de Relations. Cet engagement, qui trouve sa source dans une conception relationnelle de la transcendance, vise à établir des relations justes avec les autres – en accordant une attention particulière au racisme et aux rapports de domination entre les peuples –, mais plus largement avec l’ensemble de la Création. Ces orientations se prolongeront au cours de la prochaine décennie à partir de quatre grands axes, dégagés dans le cadre d’un processus qui a mobilisé l’ensemble des œuvres jésuites à travers le monde : l’engagement pour préserver la Terre, l’accompagnement des jeunes pour favoriser un avenir porteur d’espérance, le compagnonnage avec les personnes exclues, et la redécouverte de la force de transformation dont est porteuse la spiritualité ignatienne.
Par ailleurs, grâce à son ancrage dans la société québécoise et à l’attention marquée qu’elle accorde aux lieux où se révèlent l’injustice et l’exclusion, ici et ailleurs dans le monde, Relations a entre autres alimenté la discussion sur les nécessaires, et parfois difficiles remises en question apportées par la critique du capitalisme, le féminisme, la lutte contre le racisme, l’écologie et les luttes décoloniales. Historiquement, elle a aussi favorisé l’adoption d’approches contextuelles en théologie (notamment la théologie de la libération) en prenant appui sur l’option préférentielle pour les pauvres, et facilité le dialogue entre les cultures et les traditions religieuses. En valorisant une analyse radicale, qui s’attaque à la racine des différentes formes de domination, elle propose aussi, tout au long de son histoire, différentes alternatives socioéconomiques et politiques s’inscrivant dans un horizon de justice sociale.
Alors, Relations est-elle toujours une revue jésuite ? La réponse simple est « bien sûr », pour autant que l’on tienne compte de l’identité jésuite dans toute la richesse de sa tradition, de sa constante évolution, et surtout de son profond engagement pour la justice sociale. À l’âge vénérable de 80 ans, la revue continue de défricher, souvent en précurseur et de façon audacieuse, des questions en émergence dans les débats sociaux et les luttes pour la justice sociale en cherchant à interpeller un public toujours plus large. Elle continue aussi d’offrir à la Compagnie de Jésus une occasion unique de réaliser le dialogue qu’elle désire incarner au cœur d’une société séculière et d’actualiser sa spiritualité en se mettant à l’écoute des quêtes de sens qui se manifestent aujourd’hui de manières plus multiples que jamais.



