Relations décembre 2010

Vivre à  crédit

Jean-François Vinet

Regard sur les associations de consommateurs

L’auteur1, analyste des services financiers chez Option consommateurs, a rédigé le guide Étudier à Montréal sans se ruiner (Ulysse, 2010)

 

Aider à sortir les gens du cercle vicieux de l’endettement mobilise de nombreux organismes au Québec.

Le mouvement des consommateurs au Québec est né de la problématique du surendettement, un domaine où, hélas, il y a encore beaucoup à faire. Des dizaines de milliers de ménages, dans pratiquement toutes les strates de la société, sont étouffés par leurs dettes ou, au mieux, vivent d’une paie (ou d’une prestation gouvernementale) à l’autre, sans pouvoir épargner. La vulnérabilité financière des consommateurs est encore accentuée par des méthodes comme le maintenant célèbre « Achetez maintenant, payez plus tard ». Au milieu des années 2000, 70 % des clients du magasin Brault & Martineau se prévalaient d’un programme de report des paiements, et 70 % d’entre eux finissaient par devoir payer des intérêts, alors qu’ils avaient envisagé la plupart du temps de ne pas en payer.

 

Brève histoire du mouvement

Intégrée en 2000 à Option consommateurs, l’Association des consommateurs du Québec (ACQ), fondée en 1948, restera longtemps la doyenne du mouvement. Toutefois, celui-ci prend véritablement son envol au milieu des années 1960, alors que la Confédération des syndicats nationaux (CSN) met en place des services d’information et de soutien budgétaire et juridique, à l’intention des travailleurs en grève à Shawinigan, pour aider ses membres endettés.

Compte tenu de l’ampleur des besoins, la CSN favorise rapidement le développement d’un mouvement autonome. En 1965, naîtront les Associations coopératives d’économie familiale (ACEF), qui s’inscrivent à la fois dans la recherche d’une « troisième voie » coopérative (entre capitalisme et socialisme) et dans la dynamique naissante du mouvement communautaire moderne.

Les ACEF essaiment alors partout au Québec. La fragmentation de leurs ressources compromet cependant la cohésion et la coordination de l’action à l’égard de problèmes de grande envergure – notamment ceux liés aux politiques publiques. Dès 1970, elles se dotent par conséquent d’une fédération (FACEF).

En 1977, alors que la vague marxiste-léniniste déferle sur le mouvement communautaire québécois, quatre ACEF se dissocient de la FACEF parce qu’elles n’en partagent plus les orientations politiques. Elles souhaitent étendre leur action non seulement à la problématique de l’endettement, mais à d’autres questions comme le prix des aliments de base. Elles fondent leur propre fédération – la Fédération nationale des associations de consommateurs du Québec. En 2002, les deux fédérations fusionnent, donnant naissance à l’Union des consommateurs (UC).

De 1978 jusqu’au début des années 2000, d’autres associations quitteront graduellement l’une ou l’autre fédération en raison de divergences d’orientation ou pour d’autres motifs. Plusieurs se sont regroupées pour former la Coalition des associations de consommateurs du Québec, la CACQ.

Les acteurs actuels

L’UC, qui compte actuellement onze organisations – dix ACEF et l’Association des consommateurs pour la qualité en construction –, est notamment connue pour ses interventions dans le dossier des télécommunications et pour ses récentes recherches sur les régimes enregistrés d’épargne-études (REEE). 

La CACQ regroupe quant à elle vingt-deux organismes : dix ACEF, huit services budgétaires et trois groupes de recherche en consommation. Ses principaux dossiers sont le crédit et l’énergie. Elle pilote, entre autres, la campagne de sensibilisation intitulée Dans la marge jusqu’au cou, qui vise à sensibiliser les jeunes à la question du surendettement.

Quant à Option consommateurs, qui était anciennement membre de la CACQ, elle a choisi de voler de ses propres ailes. Ses principaux dossiers sont les services financiers, l’énergie, l’agroalimentaire, les pratiques commerciales et la vie privée. Son guide Jouets, publié chaque année dans le magazine Protégez-vous, est l’une de ses réalisations les plus connues.

En 2010, on retrouve donc au Québec, d’une part, deux fédérations – l’UC et la CACQ – et, d’autre part, Option consommateurs ainsi que quelques autres associations indépendantes qui desservent une région spécifique ou concentrent leur action dans un champ spécialisé.

Une myriade d’activités

À l’origine, ces associations intervenaient auprès des personnes à faible revenu aux prises avec des problèmes d’endettement. Or, depuis quelques années, le profil des personnes qu’elles rejoignent a changé. L’élargissement de l’accès au crédit (tant au chapitre des montants prêtés que de celui de l’apparition de nouveaux moyens de financement), la complexification des produits financiers, la précarisation du travail et l’augmentation du prix des propriétés et des logements ont fragilisé la santé financière des Québécois – même celle des salariés à temps plein détenant une formation universitaire.

Par ailleurs, ces organismes interviennent désormais dans d’autres domaines : les télécommunications; les pratiques commerciales trompeuses; les ententes de prix entre les entreprises et le manque de concurrence; la sécurité des produits; les transactions frauduleuses par carte de crédit; les contrats de service, notamment les clauses abusives, et l’accessibilité à certains services de base comme les services bancaires.

Leur action se déploie en deux axes : un travail d’éducation et un travail de défense des droits et des intérêts des consommateurs. Elles offrent des services directs à la population en donnant, par exemple, des consultations budgétaires confidentielles pour aider les personnes à se sortir d’une situation de surendettement. Certaines offrent également de l’information à caractère juridique par téléphone, des services de médiation pour négocier avec des créanciers et des services d’efficacité énergétique pour aider les personnes à très faible revenu à réduire leur facture d’électricité. Elles informent aussi les consommateurs en publiant des guides et des articles, en organisant des séances d’information et des campagnes de sensibilisation. Elles interviennent dans les médias pour dénoncer des pratiques commerciales illégales ou des décisions gouvernementales qu’elles jugent inéquitables. Elles entreprennent des recours collectifs.

Mais il ne suffit pas de guérir : mieux vaut prévenir. Les associations de consommateurs interpellent donc constamment les gouvernements, à Québec comme à Ottawa. Elles réalisent des rapports de recherche qui leur permettent d’intervenir efficacement auprès des décideurs publics et privés pour forcer le changement de pratiques ou de règles. Un travail de longue haleine a mené à des modifications à la Loi sur les banques fédérale et, plus récemment, à la Loi sur la protection du consommateur. Elles peuvent désormais s’appuyer sur ces mesures comme sur d’autres mises en place par le gouvernement québécois pour protéger les consommateurs. Pensons à l’Office de la protection du consommateur et à la Loi sur le recours collectif.

Toutefois, si les associations de consommateurs veulent s’attaquer à l’endettement des Québécois, elles devront probablement unir leurs forces et adopter une approche plus globale. Certes, mieux informer les gens sur les conséquences de l’endettement, offrir des conseils budgétaires, limiter la publicité et l’accès au crédit peuvent aider. Mais ce n’est pas suffisant. Pour sortir du cercle vicieux de l’endettement ou éviter que plusieurs ne s’y engouffrent plus profondément, elles doivent encourager le gouvernement à intervenir davantage dans l’économie.



1 L’auteur tient à remercier M. Jacques St-Amant pour ses commentaires.

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend