Relations Hiver 2021-2022 / Culture

Frédéric Barriault

Regard lumineux sur des prêtres ouvriers

Affiche Les fils. Les humanistes de Pointe-Saint-Charles


LES FILS. LES HUMANISTES DE POINTE-SAINT-CHARLES

Réalisation : Manon Cousin
K-Films Amérique, 2021, 96 min.

Hommage indirect à la mémoire de son oncle Guy Cousin, figure marquante de la pastorale ouvrière menée dans Pointe-Saint-Charles dans les années 1960 et 1970 par les Fils de la Charité, le documentaire de Manon Cousin donne la parole à plusieurs confrères, collaborateurs et collaboratrices de son oncle, offrant un riche éclairage sur cet épisode méconnu des luttes ouvrières québécoises. Parmi les témoignages recueillis, mentionnons ceux de nombreux autres membres des Fils – comme on les appelait communément –, cette congrégation catholique d’hommes voués à l’évangélisation des plus pauvres : Ugo Benfante, Claude Julien et David Gourd, ainsi que d’ex-novices comme Normand Guimond et Pierre Pagé. Manon Cousin donne aussi la parole à deux proches collaborateurs des Fils de la Charité, soit Serge Wagner, ancien directeur du Carrefour d’éducation populaire qui a fait carrière dans le domaine de l’alphabétisation des adultes, et Thérèse Dionne, ancienne travailleuse communautaire à la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles.

Magnifiquement mis en scène à grand renfort d’extraits de films d’archives, ce film brosse un portrait réaliste mais empathique des misères qui accablent alors les ouvriers du quartier. Il restitue aussi le vent d’espoir et de changement qui souffle sur le Québec de la Révolution tranquille et sur l’Église au lendemain du concile Vatican II, à l’heure même où se développe une pastorale sensible aux réalités et aux luttes des travailleuses et des travailleurs.

Comme on le découvre au fil du visionnement, la branche québécoise des Fils de la Charité fera de l’insertion en milieu ouvrier et du travail en usine le cœur de sa présence pastorale au Québec. L’idée n’est pas nouvelle : comme leur homologue belge Joseph Cardijn, fondateur de la Jeunesse ouvrière catholique, les prêtres français Yvan Daniel et Henri Godin notent en 1942 le fossé grandissant entre l’Église et les familles ouvrières. Et ce, au point de parler « d’apostasie des masses » et de présenter la France urbaine et industrielle comme un « pays de mission ». Installés dans Pointe-Saint-Charles depuis le début des années 1960, les Fils de la Charité déploient une pastorale ouvrière novatrice à bien des égards. D’abord, contrairement aux prêtres qui s’établissent – souvent seuls – dans un logement en milieu ouvrier, les Fils le font en tant que communauté et équipe pastorale. Et à l’inverse de la plupart de leurs confrères prêtres, ils prennent rapidement la décision de se départir de leur presbytère pour aller s’établir au cœur de la vie ouvrière, d’abord dans un appartement situé au-dessus d’une taverne, ensuite en plein cœur du pâté de maisons le plus démuni du quartier. C’est d’ailleurs dans leur ancien presbytère que logera d’abord la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles.

L’arrivée des Fils de la Charité dans le quartier coïncide avec l’essor de la théologie de la libération en Amérique latine, de même qu’avec l’internationalisation et la radicalisation des luttes ouvrières, à l’heure des grandes grèves et du marxisme-léninisme. Les Fils sont partie prenante de ce désir de transformation radicale des structures sociales aliénantes qui maintiennent les ouvriers dans la pauvreté et l’indignité. Refusant de se cantonner à une vision purement spirituelle de la foi chrétienne et du sacerdoce, ils s’engagent dans les luttes syndicales et politiques en proposant des voies de rechange au capitalisme.

Le documentaire oppose volontiers l’Église d’en bas – celle des populations ouvrières et du mouvement communautaire – à celle d’en haut, incarnée par l’archevêque de Montréal, Mgr Paul Grégoire et les catholiques bourgeois des beaux quartiers. Engluée dans des liturgies dépassées et dans un cléricalisme décomplexé, l’Église d’en haut y est dépeinte avec mépris, le tout appuyé par une trame sonore et des images pour le moins suggestives, sinon caricaturales : surplis, dentelles, chants grégoriens et génuflexions. Inversement, l’Église d’en bas laisse place au rock québécois tonitruant, aux faubourgs ouvriers et à l’action des militants de gauche. Un portrait qui n’est certes pas sans fondement, d’autant que c’est l’archevêque qui mit fin brutalement à l’expérience pastorale, révolutionnaire et communautaire des Fils de la Charité, en les chassant de Pointe-Saint-Charles et en les dispersant dans diverses paroisses de la métropole.

Ode au christianisme social combattif et prophétique des années 1960 et 1970, Les Fils est un documentaire exceptionnel tant sur les plans esthétique et historique que cinématographique, à la fois pour la richesse des témoignages et documents d’archives qu’il met en valeur que pour la qualité de la réalisation et du montage.

La jeunesse qu'on exclut

Share via
Send this to a friend