Relations mars-avril 2020

Comment être justes en sauvant la planète ?

Kijâtai-Alexandra Veillette-Cheezo

Regard autochtone sur la transition juste

L’auteure, de la nation Anishnabe, est artiste, cinéaste et militante autochtone

Que nous dit Wikipédia sur la transition juste ? C’est, entre autres choses, « un cadre élaboré par le mouvement syndical pour englober une gamme d’interventions sociales nécessaires pour garantir les droits et les moyens de subsistance des travailleurs et des communautés lorsque les économies s’orientent vers une production durable, cherchant à éviter le changement climatique en protégeant la biodiversité » (traduction libre), dans un contexte où nous devons adopter des solutions pour contrer le changement climatique et réduire les émissions de gaz à effet de serre, peut-on y lire.

Si on retient cette définition, que signifie-t-elle pour les Autochtones, pour qui une relation de respect mutuel et d’équilibre entre la Terre-Mère et ses habitants est fondamentale ? Je ne prétends pas parler pour nous tous, mais je peux vous partager mon interprétation.

Sachant que nous remercions la Terre-Mère de nous accueillir et, qu’en retour, nous veillons à son équilibre et à sa protection, et puisque nos histoires et nos croyances reflètent nos valeurs et notre relation avec le monde qui nous entoure, que peut bien signifier pour nous le terme de la « transition juste » ? Celle-ci trouve-t-elle place au sein de notre monde ?

Une occasion s’est offerte à moi de participer à la COP25 à Madrid, en décembre 2019, avec l’Institut de développement durable des Premières Nations du Québec et du Labrador. J’y ai rencontré des leaders autochtones qui luttent depuis des années, des décennies même, pour la préservation et la protection de l’environnement. Pour bien des communautés autochtones, les luttes environnementales sont aussi des revendications pour la reconnaissance de nos droits humains.

J’ai eu entre autres le grand honneur de faire la connaissance de Tom B.K. Goldtooth, militant pour les droits autochtones. Il est aussi directeur général de l’Indigenous Environmental Network (IEN), qui œuvre depuis 30 ans à l’empowerment des Autochtones et au développement de stratégies connues pour la protection de l’environnement tout en promouvant la reconnaissance de nos droits. Il m’a offert un document intitulé « Indigenous Principles of Just Transition » (« Principes autochtones de la transition juste »)[i].

À sa lecture, j’ai d’abord été frappée par le soulagement que m’apportait l’existence d’une perspective autochtone sur le sujet. Ce fut ensuite la facilité avec laquelle je me suis reconnue dans ce qui était écrit. Il est mentionné que la transition juste est une notion récente, mais que pour bien des Autochtones, elle rejoint profondément notre vision du monde et touche notre cœur avant notre esprit.

Nous avons été forcés de nous adapter à un monde allant à l’encontre de qui nous sommes. Nous en avons perdu notre identité et un besoin de guérir est né et est encore très présent au sein de nos communautés. La transition juste, pour les Autochtones, est avant tout un processus de guérison. Parmi les différents principes présentés dans le document de l’IEN, deux ressortent : la réhabilitation des modes de vie et des savoirs traditionnels, et l’autodétermination de nos peuples.

Il est impossible aujourd’hui de retourner à notre mode de vie d’autrefois. Mais c’est en rétablissant notre relation avec la Terre-Mère que nous pouvons guérir de nos blessures, tant passées qu’actuelles. C’est en tendant l’oreille vers nos aînés et vers les gardiens des connaissances traditionnelles et du territoire que nous pourrons avancer et développer ensemble des projets et des solutions adaptés au monde dans lequel nous vivons.

Cela nous amène au principe d’autodétermination, au cœur de la transition juste pour les Autochtones. Lorsque je pense à ce terme, je me rappelle toutes les actions prises par les communautés pour faire valoir leurs droits : le droit au logement, à la nourriture, à la santé, etc. Je pense aux stratégies développées par les communautés pour assurer leur bien-être, et non à celles venant d’un pouvoir extérieur. C’est ce à quoi je pense lorsque je crie les mots « Land back » (que l’on pourrait traduire par « Récupérons nos terres ! ») lors de manifestations.

La transition juste nous encourage à soutenir une transition vers une économie et une démocratie vertes et autochtones, en développant par exemple un système d’énergie renouvelable au sein des communautés, ou en restaurant une souveraineté alimentaire.

La transition juste n’est finalement qu’une autre façon de définir les luttes que nous menons depuis des années. En observant tout le chemin parcouru et ce que nous avons réalisé, je garde espoir.

[i] Document disponible sur le site de l’Institut, à l’adresse <ienearth.org/justtransition>.

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